On avait laissé le plasticien Apichatpong Weerasethakul avec Syndromes And A Century, peut-être son meilleur film, dans lequel il adossait le pouvoir infaillible de la mémoire à la blancheur clinique d’un hôpital gangréné par l’amiante des souvenirs et des maladies tropicales (la tumeur du cÅ“ur engourdi). Avec Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, qui se situe quelque part entre la science-fiction et le fantastique, il se surpasse en racontant une sombre histoire de réincarnation et d’amour évanoui et en ravivant la sensation d’inconnu et de dépaysement que l’on pouvait éprouver devant Tropical Malady – mais en mieux. Rien que les cinq premières minutes feront le tri entre les réceptifs et les réfractaires : elles pétrifient sur place, sous le choc d’une poésie spirituelle et d’un gag métaphysique. La suite ressemble à une expérience cosmique qui s’écoule entre l’éblouissement (une beauté plastique hors du commun) et l’effroi (les apparitions spectrales de créatures surnaturelles), l’espoir (la communication invisible avec la nature ou un monde ancien, à travers le temps, au-delà de la mort) et le désenchantement (le seuil de la mort avant la chrysalide).

Depuis Blissfully Yours, Apichatpong Weerasethakul joue sur le décrochage, la divagation, la subjugation en organisant des images apaisées ou effrayantes qui cherchent à mettre le spectateur dans une bulle de ressassement. C’est pour cette raison qu’à plusieurs reprises, on prend de la hauteur sans se soucier du crash. C’est pour cette raison que les digressions les plus irréelles (un fantôme qui surgit à une table, un fils mort réincarné en singe fantôme) passent avec un naturel désarmant (la sublime parenthèse du poisson-chat en forme de fable sur l’éternelle jeunesse et l’amour frustré). L’étrange poésie qui émane de cet univers où chaque élément (son, durée des plans, hors-champ) renvoie à l’autre dans une discrète et inquiétante harmonie s’insinue en nous pour longtemps. Il faut être attentif à la composition des plans, à la texture des images, aux moindres bruissements pour apprécier cette expérience sans boussole, au rythme hypnotique. D’autant qu’il y a rien d’inédit pour ceux qui connaissent les précédents longs métrages du cinéaste thaïlandais et les détracteurs ne manqueront pas de le souligner. Mais, pour ceux qui aiment ses transes hors du temps et hors des conventions, c’est un pur nirvana, faisant ressentir cette présence incroyable des choses de la vie qui à la fois nous dévastent, nous dépassent et nous portent. L’état de grâce au cinéma existe donc. Surtout lorsqu’il prend une forme aussi lointaine que familière de beauté cosmogonique.

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