Sofia et ses doubles. Tout d’abord, il y a l’histoire d’un couple, Laura (Rashida Jones) et Dean (Marlon Wayans): débordé par son travail et ses nombreux voyages d’affaires, ce dernier délègue à son épouse l’éducation de leurs deux filles, ne laissant plus à la jeune femme le temps de travailler sur l’écriture de son nouveau livre. Des soupçons vont alors peu à peu naître dans l’esprit de Laura, tandis que tout semble indiquer que Dean entretient une liaison avec l’une de ses collègues. Et puis il y a la relation père / fille, qui voit Felix (Bill Murray), un invétéré séducteur, se lancer dans un travail de détective pour découvrir si oui ou non Dean est coupable d’adultère.

Bill Murray show. Qu’attendre du cinéma de Sofia Coppola après son triste remake des Proies de Don Siegel, particulièrement douloureux pour celles et ceux qui vouent un culte au film de 1971 avec Clint émasculé dans un couvent de bêtes sacrées? Plus grand-chose à dire vrai, même si, dans ce long métrage de 2017, deux trois beaux regards perdus dans le vague (celui de Kirsten Dunst, notamment) et volés par la caméra de Sofia rappelaient que la mélancolie couvait toujours derrière le faste apparent. C’est un cinéma de l’attente mais duquel on avait fini par se lasser parce qu’il ne récompensait plus la notre. La réalisatrice des merveilleux Virgin Suicides et Lost In Translation a beau être capable de filmer l’ennui contemporain et le spleen existentiel comme personne, elle nous a perdu après Marie-Antoinette (2006) à force d’expectatives déçues et d’éclats éteints – cf. Somewhere, en 2011, déjà enroué dans un système. Bref, Coppola fille semblait sombrer peu à peu, entre une publicité tournée pour Dior et un sac à main dessiné pour Vuitton, dans les travers de la superficialité et de la complaisance qu’elle avait su éviter par le passé (le très vain The Bling Ring en 2013).

Ainsi, il y a comme un apparent retour à la modestie dans On The Rocks, directement diffusé sur la plateforme Apple TV+. Pas la peine d’espérer un retour en grâce pour Sofia mais force est de constater, et d’avouer, que l’on retrouve un peu du charme ténu de ses premiers longs métrages, cette légèreté teintée de gravité, sa marque de fabrique, où il ne se passe apparemment rien de signifiant et où, en réalité, tout circule. Après un début très lénifiant, le récit décolle franchement avec l’apparition de Bill Murray que la cinéaste retrouve dix-sept ans après Lost in Translation (si l’on élude leur moyen-métrage Netflix A Very Murray Christmas) et qui apporte un charme irrésistible, quelque chose qui revient de loin, un souvenir de Broken Flowers (Jim Jarmusch, 2005) aussi. Les deux personnages qu’il incarne chez Sofia Coppola (le vieux Don Juan impénitent dans On The Rocks et Bob Harris dans Lost in Translation) sont certes aux antipodes et leurs partenaires également (Rashida Jones, fille de Quincy, fille de père connu comme Sofia joue ici dans le rôle dans sa fille et Scarlett Johansson, angle blond désoeuvré à Tokyo, sa complice en décalage horaire dans Lost in Translation). Mais Murray, par sa grandeur (littéralement), par sa démarche, par les micro-séismes qui balaient son visage, provoque des échos, des boucles, des réminiscences dans l’univers de Sofia Coppola. Et le charme ne se décrète pas.

En passant, Sofia a manifestement vu Toni Erdmann (Maren Ade, 2016), auquel on pense un peu beaucoup. Et la relation père-fille, que l’on soupçonne autobiographique et qui se révèle surtout universelle, de devenir rapidement ce qui retient l’attention – entre nous, on se fout un peu de savoir si oui ou non, l’héroïne arrivera à écrire son bouquin. L’enquête intime du soupçon adultérin n’est qu’un vague prétexte, un MacGuffin pour raconter la virée imprévue, drôle et émouvante d’un père et de sa fille que tout oppose, jusque dans leurs visions des rapports homme-femme. Et qui, faute de se comprendre, trouvent là l’occasion de se retrouver, de rire comme avant et de remettre un peu de fun dans leurs vies devenues mornes, lui avec ses illusions de grand séducteur en bouillie; elle avec son impression d’être rangée telle une chaise sous une table. C’est aussi simple à raconter que difficile à exprimer. Et Sofia Coppola parvient par intermittences à raviver ce bel équilibre qu’elle traduisait magistralement dans Lost in Translation. Sans ce lien, On The Rocks ne s’en relèverait sans doute pas. Mais à ce petit jeu, ça reste la meilleure: si Sofia Coppola n’a plus rien à dire, elle le dit toujours mieux que les autres. J.F.M.

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