[UN CRI COURT DANS LES FILMS] Frank Beauvais vit avec son compagnon dans un village d’à peine 500 âmes à quelques dizaines de kilomètres de Strasbourg. Mais en avril 2016, leur relation prend fin. Abattu, sans moyen de locomotion, isolé dans un village alsacien, sans projets professionnels et réticent à développer de nouvelles relations sociales, Frank se réfugie dans les films. Il en regarde près de 400 entre avril et octobre 2016, compile et s’approprie les extraits, qui servent alors de toile de fond à un journal intime oral, un exutoire de ses suspicions, de ses envies, de ses peurs.

Derrière ce drĂ´le de found footage se trouve un texte d’une grande puissance, dĂ©roulant les Ă©tats d’âme de Frank Beauvais et accompagnant Ă  merveille les images. Son auteur y Ă©voque sa solitude, son quotidien, ses envies de dĂ©mĂ©nagement, les gens qu’il voit, les attentats, l’escalade sĂ©curitaire, ou encore le chat qui l’accompagne et que son ancien compagnon a oubliĂ©. Avec son habile montage, la juxtaposition du texte et des «mĂ©trages trouvĂ©s» provoque tantĂ´t le rire, tantĂ´t la mĂ©lancolie, tantĂ´t l’horreur. Autant d’extraits, sans liens thĂ©matiques ou historiques, dans un magma cinĂ©matographique faisant dialoguer des films qui sans cela ne se seraient jamais rencontrĂ©s. D’obscurs gialli Ă  des extraits de La Condition de l’homme de Masaki Kobayashi en passant par Elf de Jon Favreau. L’intelligence du film, devant un tel corpus, est d’empĂŞcher que le plus cinĂ©phile des spectateurs se plonge uniquement dans un grand quiz cinĂ©philique; Beauvais s’approprie les images. Les plans choisis ne sont pas les plus iconiques et les acteurs sont toujours montrĂ©s de dos, pour se concentrer sur le reste, l’essentiel: la puissance symbolique des images et les Ă©chos qu’elles apportent au texte.

La thérapie sur grand écran questionne le rôle de cette cinéphilie compulsive à laquelle l’auteur s’est adonné, finalement assez courante chez les amoureux du cinéma. Frank Beauvais touche de manière intime l’ambivalence de la cinéphilie. Dans le cadre curatif de l’auteur, les films sont des échappatoires, des fenêtres sur des myriades de mondes plus intenses, loin d’une actualité décourageante et des angoisses quotidiennes. Ces ouvertures sur le monde peuvent néanmoins se transformer en miroirs. A force de regarder les films des autres, Frank est renvoyé, et nous sommes renvoyés, à notre état initial, celui duquel on voulait échapper en regardant un film. L’échappatoire cinéphilique se transforme en puits. Un puits, dont on ne pourrait ni ne voudrait sortir. Cet abysse cinématographique dans lequel on se plonge est alors autant salvateur que source d’angoisse. Les films deviennent alors des reliquats que nous exposons dans nos vitrines personnelles. Ils nous construisent, constituent nos présentoirs sociaux et culturels et permettent de nous identifier auprès des autres. C’est peut-être aussi par perte de repères que Frank Beauvais, et nous autres spectateurs, nous plongeons à corps perdu dans le cinéma, en quête d’une arme pour s’affirmer face aux autres, pour vaincre nos démons intérieurs. Quitte à se noyer. P.N.

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