[CRITIQUE] MOURIR PEUT ATTENDRE de Cary Joji Fukunaga

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Le temps est Bond. 007 a quitté les services secrets et coule des jours heureux en Jamaïque. Mais sa tranquillité est de courte durée car son vieil ami Felix Leiter de la CIA débarque pour solliciter son aide: il s’agit de sauver un scientifique qui vient d’être kidnappé. Mais la mission se révèle bien plus dangereuse que prévu et Bond se retrouve aux trousses d’un mystérieux ennemi détenant de redoutables armes technologiques.

Après 5 films en 15 ans, qui ont vu la franchise évoluer avec une marge de manoeuvre de plus en plus étroite, la saison Daniel Craig se termine avec Mourir peut attendre. On peut remarquer que le titre anglais contient une nuance et une ambivalence qui se perdent à la traduction. Effectivement, No time to die veut dire «Ce n’est pas le moment de mourir», mais aussi «Je n’ai pas le temps de mourir». Sous-entendu, j’ai autre chose de plus important et de plus excitant à faire, ce qui justifie la durée exceptionnelle du film (2H40). En utilisant le verbe attendre, le titre français insiste sur cette notion de durée, mais il y ajoute une connotation que ne manqueront pas d’exploiter les détracteurs qui trouveraient le temps long. Au contraire, la notion de «time» dans le titre anglais est aussi une occasion de justifier la citation à plusieurs reprises de la chanson de Louis Armstrong (We have all the time in the world), initialement utilisée dans Au service secret de sa majesté, cette fois avec une certaine ironie. Ceci posé, ce dernier acte est programmé pour marquer l’histoire, et sa durée est une façon de le faire, et elle se justifie par le parcours assez mouvementé qui attend le personnage incarné par Craig.

Après un pré-générique très long qui révèle un épisode du passé de Madeleine Swann (Léa Seydoux), suivi d’une séquence italienne traumatisante pour Bond, celui-ci prend sa retraite en Jamaïque jusqu’au moment où la CIA fait appel à lui pour récupérer un scientifique kidnappé par le Spectre, parce qu’il détient la formule d’une arme bactériologique commandée par le MI6. Bientôt, Bond refait équipe avec ses anciens collègues anglais pour affronter un nouveau méchant pire que Blofeld, un certain Lyutsifer Safin, joué par Rami Malek, l’interprète de Freddie Mercury, qui ressemble ici à un petit frère malade de Michael Shannon. Pour un Bond, ça fonctionne sans surprise, chaque détail ayant été soupesé, analysé et testé par le même comité qui contrôle l’orthodoxie de la franchise depuis des décennies. Il y a le même mix d’excitation soigneusement dépourvue de toute connotation clivante, et dûment accordée à la sensibilité contemporaine (Black Lives Matter, Me too, etc…).

Mais c’est fait sans risque de froisser personne: même Bond ne se formalise pas en apprenant que son matricule 007 a été attribué à Nomi, une femme noire (Lashana Lynch). En tant que producteur, Craig a dû avoir son mot à dire dans le choix de ses partenaires, particulièrement judicieux dans le cas d’Ana de Armas qu’il avait rencontrée dans A couteaux tirés, et dont la surprenante vitalité comique contribue à une des séquences les plus réussies du film. Autrement, on retrouve avec un certain plaisir les habituels Naomie Harris et Ben Wishaw. Dans un souci de changement, le script gratte un peu la peau dure du personnage de Bond pour essayer de lui inventer une vie sentimentale avec Madeleine Swann.

D’avoir confié la réalisation à Cary Joji Fukunaga est une bonne idée, parce que même s’il n’a pas les mains totalement libres, son énergie et sa conviction sont pour beaucoup dans le fait qu’on ne sent pas le temps passer. On se prend même, au milieu d’une poursuite totalement improbable dans une forêt nordique, à le trouver assez fort pour suspendre notre incrédulité à ce point-là. Le vrai problème, c’est que Bond a été l’une des franchises les plus durablement copiée et pillée, imposant à chaque fois une surenchère dans les effets spectaculaires. Du coup, à côté des récents Nolan, Mission impossible ou même Fast and furious, Mourir peut attendre se pose encore comme un concurrent de même niveau, mais sans les dépasser, d’où une légère impression de déjà-vu. G.D.

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