Teasé en teasers sur les réseaux sociaux, fomenté pour être livré clef-en-mains à Netflix pour une diffusion à date précise (le 27 décembre donc), Mort à 2020 ne saurait provoquer une déflagration révolutionnaire/en avance/avec coup de massue moral et coup de théâtre final façon Black Mirror. Si les créateurs (Charlie Brooker et Annabel Jones) restent bien les mêmes que ceux de la célèbre série dystopique, ce tout petit documentaire parodique d’une heure dix, cosigné par Charlie Brooker, Al Campbell et Alice Mathias, se veut avant tout gentiment rétrospectif. C’est-à-dire proposer dans sa facture une sorte d’émission spéciale passant en revue toute une année de chaos, de janvier 2020 à décembre 2020, au gré d’allers et retours entre Royaume-Uni et Etats-Unis, de Donald Trump (présenté comme un président-porc) à Boris Johnson (qualifié d’épouvantail). Le tout alimenté de commentaires de pseudo-professionnels ou d’anonymes dépassés, à la ramasse et/ou pourvoyeurs de fake news.

Charlie Brooker et Annabel Jones reviennent sur 12 mois qui n’ont ressemblé à aucun autre, d’un point de vue politique, social et humain. Et les passent à la moulinette gorafiesque, aussi drôlement absurde que la Reine d’Angleterre demandant que l’on s’abonne à sa chaîne YouTube à l’issue de son allocution. C’est faux, bien sûr (la Queen n’a jamais demandé cette trivialité), mais vu l’année ahurissante, ce pourrait être vrai. C’est un peu le principe de ce Mort à 2020 où tout se mélange dans un tableau horrifiant et grotesque. Brooker et ses complices se focalisent donc sur les «événements marquants» de 2020, de façon hilare et confusante: le virus, l’Iran, les Oscars, la polarisation de la société, les complots, l’assassinat de George Floyd, la cancel culture, Tom Hanks testé positif, la crise boursière, le débat Biden-Trump, la défiance à l’égard des politiques. Pas d’Agnès Buzyn ou de Emmanuel Macron dans leur placard aux archives, mais si Brooker et sa bande avaient été français, notre gouvernement aurait très certainement été les protagonistes moqués de ce faux doc. Johnson en prend donc plein la tronche, notre Président à nous peut respirer! Vive la France!

Vu la variété des sujets passés en revue, il paraît évident que Charlie Brooker, Al Campbell et Alice Mathias n’ont pas eu besoin de se baisser pour ramasser. Toute l’actualité est là, telle qu’elle a été suivie sur les chaines d’information et les réseaux sociaux, réunie, empaquetée, détournée, en proie à un conspirationisme galopant, avide de bad buzz humiliants. Du Youtubeur cynique (Joe Keery) à la mère de famille quiche prise dans les rets 2.0 (Cristin Milioti), de la psycho-thérapeute au langage de charretier (Leslie Jones) à la Reine d’Angleterre (Tracey Ullman) qui ne veut pas entendre parler du couple Meghan Markle et Harry, du journaliste à la langue arrogante et adepte de pop-raccourcis (Samuel L. Jackson) au professeur largué et irascible (Hugh Grant) en passant par la porte-parole incohérente de la White House (Lisa Kudrow): tout est condensé en accordéon, du signifiant à l’insignifiant, balancés de façon démocratique.

Monté dans l’urgence, le projet laissait redouter un alignement plat de sketches mis bout à bout. Comme c’est emballé de façon alerte et efficace, alternant images d’archives (parfois détournées) et interventions face caméra de faux spécialistes/politiques/people/scientifique/Madame-tout-le-monde, on peut goûter un temps la subversion (limitée) qu’ont obtenu les auteurs, ayant déjà testé la formule avec des «émissions de fin d’année» pour la BBC (2013 Wipe). Ils ont même eu les coudées franches pour se moquer gentiment de la plateforme ayant prospéré en 2020 – qui aurait pensé que Netflix aurait un poil plus d’humour et d’auto-dérision que Canal+? Comme le confie l’une des intervenantes assise sur son canapé (Diane Morgan, qui parvient même à être émouvante entre deux théories du complot lorsque son personnage dégueule en guise de bilan son manque et sa solitude), le monde a regardé 2020 comme une série télévisée. C’est une sorte d’aveu d’échec pour Charlie Brooker et Annabel Jones qui ne peuvent pas faire passer une tautologie pour une subversion. Leurs cibles sont évidentes, à portée de main; elles sont aussi faciles et les attaques ne se sont pas plus méchantes que celles de n’importe quel troll sur les réseaux sociaux (la bêtise de Trump, la coloration capillaire de Rudy Giuliani).

C’est pourquoi Mort à 2020 décline dans sa dernière partie: ce qui aurait pu être un bilan réellement méchant ne fait que réciter une évidence et le défilé de guest-stars en faux intervenants de se révéler une fausse bonne idée. Cette part de fiction sur douze mois passés à regarder les chaines d’information en boucle apporte au départ une distance nécessaire, permettant de faire passer la pilule d’une année qui, prise sous un angle plus prosaïque, serait difficile à soutenir. C’est le principe de la catharsis, vantée par les créateurs comme un leitmotiv, par la puissance vitriolée du faux. Mais la réalité, le réel documenté, reprennent le pas. Trump dévore tout, c’est le monstre de l’époque qui avale tout cru tout ce qui relève de la fiction. Et Mort à 2020 de ne pas s’en relever, tenant de l’anecdote expirant au lendemain de sa diffusion. De fait, c’est un effort ludique mais vain de raconter une année qu’un simple zapping ou un no comment aurait mieux commenté. En fait, on aurait rêvé de voir ce documentaire parodique entre les mains expertes d’un Chris Morris (les séries Jam et Brass Eye) qui a disparu de la circulation et qui, avec son humour politiquement incorrect, aurait réellement donné des frayeurs à la plate-forme. Pour sûr, il aurait rendu cette rétro plus explosive qu’amusante, grattant le vernis de la simple satire ricanante pour poser des questions infiniment plus dérangeantes sur nos comportements à tous (et pas seulement à ceux de Trump et ses supporters) en période troublée. Parce que oui, personne, ni vous ni moi, ne réchappe réellement de cette année des enfers. Mais bon, comme dirait l’autre: mort à 2020, vive 2021! L.T.

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