[AU COEUR DES TÉNÈBRES] Dans ce qui ressemble à un camp de vacances mystérieusement isolé au sommet des montagnes colombiennes, un groupe armé de commandos adolescents est en réalité chargé de veiller à ce que Doctora, un otage américain, reste en vie. Mais lorsque l’armée régulière se rapproche et que ces jeunes gens tuent accidentellement la vache prêtée par les paysans du coin, l’heure n’est plus au jeu, mais à la fuite dans la jungle. 

Monos, troisième film du colombo-équatorien Alejandro Landes, révèle un cinéaste jusqu’alors méconnu. Nous l’avons découvert l’année dernière à l’Etrange Festival, et c’est peu dire que son film nous avait tapé dans l’œil par son traitement atypique et poétique d’une adolescence plongée au cœur du chaos. Après avoir réalisé Cocalero, un documentaire sorti en 2007 traitant de la campagne électorale d’Evo Morales, ainsi qu’une première fiction avec Porfirio en 2013, il revient avec ce film sauvage et brutal, faisant aussi bien écho à Sa majesté des mouches de Golding qu’au chef d’oeuvre de Conrad Au Coeur des ténèbres . 

Le film est divisé en deux parties bien distinctes, l’une se passant au sommet de montagnes traitées comme un décor presque biblique, l’autre venant s’engouffrer dans la nature sauvage de la forêt. Au bleu du ciel répond le vert des arbres. D’un côté la lumière, de l’autre la noirceur. Monos est une « descente » au sens propre comme au sens figuré, suivant le parcours de ces jeunes adolescents livrés à eux-mêmes et soudés par un esprit tribal quasi primitif. On retient d’abord cette fascinante photographie, à la fois sale et charnelle, ainsi que la lourde atmosphère qui s’en dégage. Le cinéaste y impulse régulièrement des élans à la fois lyriques, mystiques et énigmatiques, rendus audibles par la splendide bande sonore de Mica Levi (déjà à l’œuvre dans Under the Skin). Le film a ceci de bouleversant qu’il commence avec l’éclat juvénile et combattif de jeunes personnages habités par une énergie de groupe. Les plus belles séquences sont probablement ces scènes nocturnes de la première partie, où ces adolescents transgressent, brûlent et vivent autour d’un feu de camp géant, et où le désir des uns et des autres vient apporter un soupçon de douceur face au sujet central du film : l’embrigadement des jeunes à la guerre. nous les voyons s’entraîner durement, repoussant leurs limites avec une détermination parfois effrayante. Plus le film avance, plus il s’enracine. Ici, l’horizon connaît les tumultes de la jeunesse, où le simple visage devient une fenêtre ouverte sur le désarroi. Le bouleversant dernier plan vient capter toute l’essence du long-métrage : le regard adolescent, pris dans le vacarme des hélices d’un hélicoptère. Monos est un portrait à la fois lyrique et sauvage d’une jeunesse plongée petit à petit au cÅ“ur des ténèbres. Sa force romanesque, où l’énergie de l’infime côtoie la grandeur de l’obscurité, nous fait oublier nos quelques réserves. Quelque chose bouleverse dans ce traitement atypique et poétique de l’adolescence. Ce quelque chose est difficile à nommer, difficile à attraper… appelons-le le chaos. C’est toute la beauté du film que de nous en faire cadeau. T.M.

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