Durant l’annĂ©e 1999, les sorties françaises très dĂ©calĂ©es mais bien enchaĂ®nĂ©es de Jin-Roh, Perfect Blue, Mon Voisin Totoro (coucou le retard de dix ans) ou bien de Princesse Mononoke (dĂ©barquant quant Ă  lui au dĂ©but des annĂ©es 2000) invitent Ă  repenser le regard sur l’anime, autant du cĂ´tĂ© du grand public que de la critique. Pour les esprits les plus fermĂ©s, l’on passe subitement du Club DorothĂ©e au «vrai cinĂ©ma», ce qui donnera pour certains l’occasion de cracher encore plus sur Disney. Comme si, soudainement, le dessin animĂ© japonais, condamnĂ© auparavant pour sa violence et son excentricitĂ©, devenait enfin respectable. Ce revirement de situation et cette hype n’expliquent cependant en rien comment le second film de Satoshi Kon, Millennium Actress, fut littĂ©ralement privĂ© de sortie salles dans l’hexagone. Une Ĺ“uvre pourtant tout public et accessible, qui va cantonner le rĂ©alisateur au rayon vidĂ©o en France jusqu’Ă  son explosif Paprika. Une perte d’autant plus dommageable pour ce film constituant le coeur tendre de son auteur, aussi sage que Perfect Blue Ă©tait virulent. Comme pour calmer le jeu d’un film Ă  un autre, Satoshi Kon passe du thriller ultra-pervers au mĂ©lo ultime, ne lâchant bien entendu pas d’une semelle ses obsessions mĂ©ta et vertigineuses.

Aux tourments de l’infortunĂ©e Miya, Millennium Actress laisse place Ă  ceux d’une autre star, une comĂ©dienne du nom de Chiyoko Fujiwara qui s’est retirĂ©e du monde du cinĂ©ma telle Greta Garbo. Elle accepte pourtant la venue d’un journaliste fan-boy et de son cameraman, tous deux lui apportant une clef Ă  la signification mystĂ©rieuse, et qui ne tardera pas Ă  ouvrir un monde entier de souvenirs. Tout part d’une rencontre entre une Chiyoko adolescente et un peintre en fuite, qu’elle protège de la police le temps d’une nuit.  Dans la pĂ©nombre, l’homme souhaiterait la remercier en l’emmenant dans des contrĂ©es lointaines, sur des paysages lunaires jamais foulĂ©s. Elle s’imagine un paradis blanc et une promesse d’amour. Le lendemain, l’homme ne sera plus lĂ , ne laissant qu’une clef derrière lui. C’est le dĂ©but d’une Ă©popĂ©e amoureuse et cinĂ©matographique pour Chiyoko, qui va devenir actrice pour suivre son destin, plutĂ´t que par envie.

Loin de se contenter de saynètes nappĂ©es de voix-off, Satoshi Kon pĂ©trit le souvenir comme une matière, oĂą la rĂ©alitĂ© s’offre toujours un chemin de traverse avec la fiction. EmbarquĂ©s physiquement dans une mĂ©moire qui n’est pas la leur, les deux reporters vivent Ă  la fois les Ă©tats d’âmes et la filmographie de Chiyoko, traversant dans un mĂŞme geste tout un pan de l’histoire japonaise et de son cinĂ©ma, des chambaras, en passant par les mĂ©lodrames, le Kaiju-Eiga ou les fresques Ă  la Kurosawa. Le procĂ©dĂ© est Ă  la fois Ă©puisant et magique, comme cette scène de course folle Ă  travers les Ă©poques magnifiĂ©e par la musique dĂ©mentielle de Susumu Hirasawa (qu’il est impossible d’oublier après tout ça, qu’on se le dise). De faux biopic un peu agitĂ©, Millennium Actress devient de plus en plus bouleversant au fil de son avancĂ©e, racontant comment une jeune femme s’est servie du cinĂ©ma pour courir après – au sens propre comme au figurĂ© – un amour perdu. Ou comment le cinĂ©ma, et l’art en gĂ©nĂ©ral, devient le miroir de nos regrets et des pulsations du coeur, aussi bien pour ceux qui l’incarnent et le fabriquent… que pour ceux qui le regardent.. On se demande si Kon n’a pas signĂ© avec Millennium Actress le plus beau film sur la mĂ©lancolie depuis La double vie de VĂ©ronique (Krzysztof KieĹ›lowski, 1991), nous rappelant que les plus belles histoires d’amour sont parfois celles qu’on a pas vĂ©cues. Et si vous trouvez que Le tombeau des lucioles est un monument de chiale indĂ©passable, c’est que vous n’avez pas Ă©coutĂ© l’histoire de Chiyoko, l’actrice millĂ©naire, l’amoureuse de l’amour. J.M.

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