[CHAOS DEBOUT] RĂ©cit d’une rupture improbable sur fond de rites paĂŻens gorgĂ©s de soleil et de dopamine, Midsommar, le deuxiĂšme film d’Ari Aster est un drame bergmanien doublĂ© d’un trip psychĂ©dĂ©lique sidĂ©rant. Le cinĂ©aste semble avoir cultivĂ© les diffĂ©rences avec son prĂ©cĂ©dent et emballant HĂ©rĂ©ditĂ©: le premier plongeait dans les tĂ©nĂšbres intĂ©rieures d’une fatalitĂ© familiale, le second raconte une rupture qui a lieu presque intĂ©gralement en plein air et surtout en pleine lumiĂšre. Pour autant, ces diffĂ©rences ne suffisent pas Ă  occulter les signes distinctifs qui font d’Ari Aster un auteur dĂ©finitivement reconnaissable. On retrouve dans l’un et l’autre film les mĂȘmes obsessions pour les liens toxiques unissant les membres d’un famille ou d’un couple, une mĂȘme facultĂ© Ă  exprimer le malaise de personnages travaillĂ©s par des forces qui les poussent Ă  agir malgrĂ© eux. On peut aussi trouver des similitudes dans la structure narrative, dans le goĂ»t pour les images choc, dans l’art de mĂ©nager les surprises, ou dans le style visuel qui doit beaucoup Ă  la collaboration avec le chef opĂ©rateur Pawel Pogorzelski.

Quant Ă  la propension d’Aster Ă  disposer des indices annonçant les Ă©vĂšnements Ă  venir, elle est Ă©vidente dĂšs la premiĂšre image, qui ressemble Ă  un rideau de thĂ©Ăątre ornĂ© de dessins qu’on a Ă  peine le temps de dĂ©crypter avant que le panneau ne s’ouvre sur une sĂ©rie de plans de plus en plus rapprochĂ©s sur celle qui s’imposera comme le personnage central: Dani (Florence Pugh, aussi impĂ©rieuse que Toni Collette dans HĂ©rĂ©ditĂ©) est une jeune amĂ©ricaine trĂšs inquiĂšte parce qu’elle redoute (Ă  juste titre) un drame familial imminent. Elle n’a pour seul recours que son petit ami Christian (Jack Reynor), un Ă©tudiant en anthropologie auquel elle impose sa prĂ©sence non programmĂ©e Ă  un voyage d’études en SuĂšde.

Il s’agit de visiter une communautĂ© adepte de coutumes ancestrales et qui s’apprĂȘte Ă  cĂ©lĂ©brer des cĂ©rĂ©monies exceptionnelles lors du solstice d’étĂ©. DĂšs le dĂ©part, l’atmosphĂšre est plombĂ©e: Christian reste avec Dani uniquement par devoir, mais on comprend bien qu’il est sur le point de la larguer. Sur place, le groupe dĂ©couvre une sorte de secte trĂšs organisĂ©e dont les membres s’assemblent selon quatre classes d’ñge correspondant aux quatre saisons de la vie. L’essentiel de leur doctrine est inscrite sous forme de dessins sur les murs de l’un de leurs bĂątiments, et lĂ  encore, on aimerait faire des arrĂȘts sur image parce qu’on devine qu’ils ont beaucoup Ă  dire sur la suite des Ă©vĂšnements. Certains d’entre eux sont visibles assez longtemps pour le confirmer, notamment celui qui s’avĂšre illustrer une recette de tarte aux poils (littĂ©ralement!).

Le caractĂšre exotique, bizarre et intemporel de la secte nous incite naturellement Ă  partager le point de vue des Ă©tudiants au moment oĂč ils dĂ©couvrent les mƓurs des SuĂ©dois. Mais petit Ă  petit, une distance se crĂ©e vis-Ă -vis de certains de ces anglo-saxons Ă  mesure qu’ils rĂ©vĂšlent leurs dĂ©fauts: arrogance, ignorance, ambition, jalousie, grossiĂšretĂ©. Au dĂ©but, c’est un jeu oĂč chacun s’observe. Mais rien n’arrive par hasard. En apparence accueillants et ouverts, les druides utilisent et partagent dans le cadre de leurs rituels des substances aux pouvoirs variĂ©s : euphorisants, hallucinogĂšnes, aphrodisiaques, analgĂ©siques. Leur utilisation sert Ă  rĂ©vĂ©ler les protagonistes Ă  eux-mĂȘmes et Ă  leur entourage tout en les plongeant (ainsi que le spectateur) dans un Ă©tat de plus en plus troublant. Ce qui arrive alors peut provoquer des rĂ©actions qui vont de l’empathie Ă  la rĂ©pulsion en passant par l’hilaritĂ©. Parce qu’il y a une subtile mais puissante dose d’humour dans ce cocktail d’horreur programmĂ©e. Et cette façon de multiplier les niveaux de lecture pour permettre Ă  chacun d’y voir ce qu’il veut est une qualitĂ© de plus Ă  mettre au crĂ©dit d’Aster.

Le cinĂ©aste s’est beaucoup documentĂ© sur les pratiques paĂŻennes pour reprĂ©senter les diffĂ©rentes cĂ©rĂ©monies dont l’intensitĂ© va croissant, et leur signification puise dans un fonds initiatique commun, qui implique notamment la mort et la renaissance. Mais lĂ  oĂč la plupart des rituels n’envisagent ce cycle que sous forme symbolique, les SuĂ©dois de Midsommar le pratiquent d’une façon beaucoup plus concrĂšte! Alors, on se rend compte que ce voyage Ă©tait beaucoup plus organisĂ© que prĂ©vu, et la distinction entre Ă©tudiants et Ă©tudiĂ©s n’a soudain plus aucune importance, le rapport d’autoritĂ© s’étant radicalement inversĂ©. A l’évidence, on ne peut pas s’empĂȘcher de faire le rapprochement avec The wicker man, mais il faut aussi souligner la parentĂ© avec le cinĂ©ma de Bergman dans sa façon d’imaginer des fictions d’une intensitĂ© trĂšs viscĂ©rale (Aster affirme que cette histoire lui a Ă©tĂ© inspirĂ©e par sa propre rĂ©action Ă  une rupture difficile). On en retiendra un nombre de sĂ©quences inoubliables, au fil d’une progression qui emporte Ă  une altitude stupĂ©fiante. La conclusion en paraĂźt presque frustrante, pas tellement par son caractĂšre abrupt que parce qu’on a du mal Ă  accepter de redescendre, aprĂšs ĂȘtre montĂ© si haut.

GERARD DELORME

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