Martin met des tonnes de
Martin met des tonnes de "je t'aime" Ă  l'Est d'Eden

[HISSEZ HAUT, PIETRO MARCELLO!] Ce qu’il y a de bien avec Pietro Marcello (rĂ©alisateur italien douĂ© de 43 ans), c’est que son prĂ©nom et son patronyme riment avec chaos. Un bon point. Mais ce qu’il y a de beau, avant tout, c’est son cinĂ©ma de la rĂ©alitĂ© sublimĂ©e qu’il faudrait inventer s’il n’existait pas. Beaucoup se souviennent avec Ă©motion de sa Bocca del Lupo (2009), son mĂ©lo-documentaire de poète dans les bas-fonds de GĂŞnes, foudroyant comme un Ă©clat, brossant les portraits d’un gangster emprisonnĂ© pour crime de sang, et d’une femme trans dont il tomba amoureux en prison. D’autres encore se remĂ©morent de la très belle mĂ©lancolie distillĂ©e par Bella e Perduta (2016). Cette fois, son ambition consiste Ă  s’attaquer Ă  un sacrĂ© gros morceau de littĂ©rature, soit l’un des romans les plus cĂ©lèbres de Jack London, Martin Eden. Une histoire Ă  travers laquelle Marcello cherche Ă  retranscrire, l’âme brulante d’un anti-hĂ©ros, d’une Ă©poque, d’un mouvement et d’une pensĂ©e. Une adaptation libre transposĂ©e dans un Naples intemporel – l’action s’Ă©tale sur une trentaine d’annĂ©es au dĂ©but du XXe siècle, zĂ©brĂ©e par des anachronismes, des images d’archive rĂ©elles comme fantasmĂ©es et des sĂ©quences musicales (dont du Joe Dassin!).

Avec un flux de conscience et une Ă©lĂ©gance stylistique Ă©voquant Edvard Munch, la danse de la vie (Peter Watkins, 1974), Marcello raconte de la plus belle des façons la trajectoire si singulière et si fiĂ©vreuse de ce beau jeune marin prolĂ©taire, individualiste, dans une Ă©poque bousculĂ©e par la montĂ©e des grands mouvements politiques comme sociaux. La rencontre intempestive d’une femme bourgeoise, dont il va tomber amoureux, va le dĂ©vaster, l’inciter Ă  changer («Je veux devenir comme vous, parler penser comme vous», lui dira-t-il). C’est alors que Martin se cultive, Ă©tudie la philosophie (on le voit ouvrir le livre de Spencer: Primi Principi, dont Jack London Ă©tait adepte) et devient Ă©crivain. Mais le radical Martin veut aller jusqu’au bout de ses idĂ©es et de ses intuitions; ce que les autres personnages lui reprocheront: «Trop de rĂ©alitĂ©, les gens ont besoin de rire» lui dit sa sĹ“ur, «Essaie de voir le monde diffĂ©remment. Quand tu Ă©cris aussi. Ce que tu Ă©cris est trop cru. Trop de mort, de douleur. ArrĂŞte de dĂ©crire la misère et donne de l’espoir». Incompris, Martin sombre petit Ă  petit dans un cynisme, ne croyant plus en la vie et l’amĂ©lioration des choses, rongĂ© par le sentiment d’avoir trahi ses origines après s’être aperçu que, non, il ne sera jamais acceptĂ© par ce milieu qui n’est pas le sien.

Si nous Ă©tions des bouches très fines, on pourrait presque reprocher au film l’évolution moins mentale que physique de son protagoniste, lĂ  oĂą par exemple l’Ă©blouissant Synonymes de Nadav Lapid (autre temps, autre film du mois…) prenait le temps de suivre les pas d’un autre individualiste forcené dans un monde le rejetant. Moins cĂ©rĂ©bral, moins thĂ©orique que le Nadav movie mais non moins lyrique (ah, ces images oĂą la chaleur des couleurs s’accouple avec le beau grain du 16mm, comme le corollaire d’une Ă©criture amoureuse), ce Martin Eden nous fait quand mĂŞme bien tourner la tĂŞte, Ă©blouissant jusqu’au sublime. Enfin, vous allez le lire partout, Ă  raison: un grand personnage littĂ©raire doit assurĂ©ment ĂŞtre interprĂ©tĂ© par un grand comĂ©dien. Avec sa belle gueule abimĂ©e laissant transparaitre un alliage de colère et d’impassibilitĂ©, son corps imposant et ses doux yeux bleus qui, dans un Ă©lan passionnel dĂ©chirant, se conjuguent Ă  ceux de sa bien-aimĂ©e, Luca Marinelli (honorĂ© Ă  la dernière Mostra de Venise) est bel et bien immense en vagabond des Ă©toiles qui, fugitif, traque la quĂŞte perpĂ©tuelle pour fuir la mĂ©lancolie, l’inertie, le mal de vivre, le mal d’ĂŞtre soi. Après deux heures d’invention plastique (et une sĂ©quence finale Pasolinienne en diable), nous sortons de la salle dĂ©sarmĂ©s par pareille bourrasque romanesque. A croire que l’expression «licence poĂ©tique» a Ă©tĂ© inventĂ©e pour ce film. T.M.

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