[API FRIEND] Histoire de substitution d’identité sur fond de crise des réfugiés en Thaïlande, Manta Ray est un premier film elliptique et allusif au risque de laisser dans l’ombre ses indéniables richesses. A l’opéra, certains spectateurs se satisfont du spectacle et de la musique, même s’ils ne comprennent pas la langue et ne saisissent pas complètement l’histoire. D’autres sont contents de pouvoir se référer au livret pour ne rien perdre. Dans le même ordre d’idée, on peut voir Manta Ray des deux façons: en se laissant hypnotiser par ses images étranges et mystérieuses, ou alors en allant chercher des explications. On peut les trouver, à condition d’y avoir accès, dans les déclarations d’intentions de l’auteur Phuttiphong Aroonpheng, qui répondent précisément à pas mal d’interrogations. Autrement, à part un très vague préambule qui dédie Manta Ray aux Rohingyas, on n’est pas sûr d’avoir toutes les clés pour comprendre ce qu’il nous est donné de voir.

Le film commence par l’image surréaliste d’un homme armé qui progresse dans la jungle, avec l’attitude d’un chasseur. Mais au lieu d’une tenue de camouflage, il est revêtu d’une guirlande de lumières multicolores. Comme il est masqué, son identité est incertaine, mais le film nous invite à l’associer à celui qui deviendra un personnage principal, au moins dans la première partie: un pêcheur aux cheveux teints en blond qui exerce dans une région située pas loin de la frontière avec la Birmanie, comme l’atteste l’usage du thanaka, cette pâte cosmétique dont les femmes s’enduisent le visage. Un jour, il recueille dans la mangrove un homme blessé par balle qu’il ramène chez lui pour le soigner. Avec le temps, il lui apprend ce qu’il sait: pêcher, conduire sa moto, et chercher des pierres dans la forêt. Jusqu’au jour où le pêcheur disparaît, et l’autre prend sa place.

Manta Ray ressemble donc à un film de transfert d’identité, sujet toujours riche et intrigant. Mais il y a deux films en un, le deuxième étant tellement allusif qu’il est facile de ne pas le discerner, d’autant que les dialogues, réduits au strict minimum, ne font rien pour apporter des explications. Tout ce qui concerne la vie quotidienne est raconté de façon prosaïque et quasi documentaire, même si certaines pratiques peuvent paraître nébuleuses, comme celle qui consiste à déterrer des pierres qui seront plus tard lancées dans l’eau, accompagnées de sifflements (plus tard, on comprend que c’est une méthode pour appâter les raies manta). D’autres séquences plus allégoriques signalent qu’on évolue dans une autre réalité, comme lorsque les pierres de la forêt se mettent à léviter en émettant des lumières colorées.
Finalement, ce qui paraît hermétique finit par faire sens, à condition de remplir les blancs. Et l’histoire donne à peu près ceci (à ne pas lire si vous n’aimez pas les spoilers): le pêcheur arrondit ses fins de mois en faisant le mercenaire pour son patron, lequel est payé pour traquer les réfugiés Rohingyas, les tuer et les enterrer dans la forêt.

L’homme que le pêcheur recueille est un des ces survivants. Le fait que celui-ci soit muet pour signifier qu’il représente une minorité sans voix paraît presque une faute de goût en regard de l’extrême délicatesse du reste du film qui recourt à l’allusion, au non-dit et à la suggestion pour amorcer les associations d’idées. Par exemple, il faut quasiment deviner la raison de la disparition du pêcheur: son patron a cherché à le tuer après avoir appris que le pêcheur ne voulait plus ratonner des Rohingyas. On peut aussi supposer que les lumières vues dans la forêt sont une représentation poétique des âmes des Rohingyas qui hantent les lieux. Elles rappellent d’autres guirlandes, et le film contient beaucoup de ces rimes visuelles, métaphores et ellipses qui témoignent a la fois d’un art assez inventif, et d’une sensibilité manifestement influencée par Apichatpong. L’épilogue suggère une réincarnation dans le poisson du titre. Le dictionnaire nous apprend qu’il symbolise la liberté, l’humilité et la sagesse de ne pas montrer sa propre force. On ne peut pas mieux résumer les qualités de ce premier film.

GÉRARD DELORME

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