La mouche en majesté. Manu dort sur la plage. On lui propose une mission payée 500 euros: récupérer une valise chez un nommé Michel Michel et la livrer à quelqu’un. Il vole alors une Mercedes et embarque son meilleur ami Jean-Gab. Mais, à peine partis, les deux pieds nickelés découvrent une mouche géante coincée dans le coffre de la voiture. Ils ont alors une idée de génie: se faire de l’argent avec la mouche en la dressant.

«C’est con, mais qu’est-ce que c’est bonvoilà comment on pourrait condenser, laissant trainer nos oreilles à la sortie de la projo presse, les réactions spontanées autour du nouveau Quentin Dupieux. On sait à quel point la critique bute à s’accaparer ce qu’on pourrait appeler les dumb buddy movies, ces films où des personnages d’ados attardés sont joués par des acteurs ayant deux fois leur âge et qui ont, quelque part, défini les années 90 (les débuts des Frères Farrelly, l’humour façon Mike Myers, mais aussi une veine trashos avec la série Beavis et Butt-Head, où la stupidité va de pair avec la violence et l’obsession sexuelle, ce qui ne manquera pas d’alimenter une régulière polémique)… Peu tourné vers le glauque ou l’effroi, en dépit de ce que son titre pouvait présager, Mandibules s’inscrit plutôt dans cet héritage-là: que font deux nigauds lorsqu’ils découvrent qu’une mouche géante sommeille dans le coffre d’une Mercedes qu’ils viennent de voler?

La réponse ne va pas de soi pour les cerveaux rompus à l’exercice de l’analyse et autres rejetons bien élevés de Descartes que nous sommes: dresser le diptère en espérant, tel un singe apprivoisé ou tel un drone télécommandé, qu’il rapporte de l’oseille à nos deux compères… Dès lors, les deux compères Jean-Gab et Manu se détournent de leur mission initiale et sacrifient même leurs ultimes deniers pour nourrir Dominique, surnom donné à la bébête, qui récupère de ses efforts journaliers en… ronflant la nuit. Les plans du duo bifurquent à nouveau lorsqu’ils croisent la route de Cecile (India Hair), qui croit reconnaître l’un d’entre eux et qui les invitent à la maison: une bâtisse cossue où des gosses de riches barbotent dans la piscine et où le travers de porc est servi avec un soin tout particulier. Les deux crève-la-dalle peuvent enfin de sustenter et piquer du jamón serrano dans le frigo, mais ils doivent planquer l’insecte aux faux airs de coléoptère, sous peine de passer (vraiment) pour des mecs chelous…

Dans cette maison de fous, nos deux héros n’ont plus l’air si tarés que ça, la crétinerie étant la chose la mieux partagée entre damnés de la terre et gens de la haute. Mais c’est aussi le personnage le plus freaky (Adèle Exarchopoulos, affectée d’un trauma vocal depuis un accident de ski) qui voit le plus clair dans le jeu de nos deux loustics, et qui multiplie en vain les alertes auprès de son cercle: plus qu’une peinture sarcastique de cette bourgeoisie bien française lorgnant du côté de Chabrol, la folie est une chose à prendre au sérieux, semble nous dire le père Dupieux. Et c’est un peu ce qui réjouit tant dans son cinéma, une fois encore assis sur ces bizarreries langagières qu’on n’interroge jamais (les «C’est pour ça» de Au poste!, les «du coup», «cool», «en fait» et autres «carrément» subtilement expédiés par Adèle Haenel dans Le daim). Lorsqu’on comprend ce que contient le butin transporté par Manu et Jean-Gab, on réalise que le «sain d’esprit» n’existe pas chez Dupieux, et que c’est peut-être ça la vraie folie: se penser protégé(e) de la démence ou de l’aliénation.

On oublie souvent que chez lui la langue est une musique – pas étonnant, diront les plus bêcheurs d’entre vous – et qu’il est, est-ce vraiment un paradoxe, le cinéaste français qui utilise le mieux les silences entre deux dialogues. Voilà qui nous ramène sur la terre des frères Coen (Mandibules ne s’inspire pas directement de la poésie andouillesque du Big Lebowski, mais plutôt de l’humour sec de No Country for Old Men, dixit Dupieux en entretien) et qui garnit encore un peu plus une filmographie déjà dantesque. Dupieux, juste un petit malin à la maîtrise technique certaine, comme le présentent (sans grand enthousiasme) beaucoup de commentateurs en manque d’idées? Oui, mon capitaine, mais aussi l’un des créateurs les plus inventifs de nos contrées. G.R.

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