Après les deux parties de l’épisode spécial d’Euphoria, on pouvait légitimement s’emballer à l’idée de retrouver un long-métrage écrit et réalisé par Sam Levinson, le créateur de la série, avec Zendaya dans le rôle principal. Le résultat dépasse toutes les espérances, tout en confirmant la parenté entre cet épisode et ce long métrage, tous deux soumis à de très restrictives conditions de tournage liées au Covid. Dans les deux parties de l’épisode spécial (Trouble Don’t Last Always et F*ck Anyone Who’s Not A Sea Blob), l’exercice tenait presque de la mission impossible, mais Levinson transcendait les contraintes par la force du texte, de la mise en scène et de l’interprétation. Le même dispositif est à l’œuvre dans Malcolm et Marie (deux personnages dans un lieu unique), et les mêmes qualités aussi, mais avec une puissance décuplée.

On y fait connaissance avec le couple formé par le cinéaste Malcolm (John David Washington) et sa compagne Marie (Zendaya), au moment où ils retrouvent l’intimité de leur maison isolée après la présentation triomphale du dernier film de Malcolm. Celui-ci laisse enfin déborder son exultation tandis que Marie, plus retenue, fume à l’extérieur. Quelque chose la travaille jusqu’à ce qu’elle finisse par se lâcher: Malcolm a remercié la terre entière pendant la cérémonie mais il n’a pas eu un mot pour elle, alors que sa contribution a été cruciale dans la réalisation du film. Par fragments, on apprendra que le scénario est inspiré de la propre histoire de Marie: celle d’une addicte qui essaie de s’en sortir. La première engueulade est intense: les deux partenaires, chacun gonflé à bloc pour des raisons différentes, ont vite fait d’utiliser des formules incendiaires et accusatrices (lui : «Tu es folle!» Elle: «Tu es trop narcissique pour comprendre…». Malgré les dégâts qui chez d’autres seraient irréparables, les choses se calment pour révéler que ce qui les lie est plus fort que ce qui les sépare. Pour cette fois. Parce que d’autres altercations suivront au cours de la nuit, mais le film ne se limite pas à alterner la tempête et la réconciliation. Chaque dispute délivre son lot d’informations reconstituant le parcours de l’un et de l’autre, l’ensemble dressant un éblouissant portrait d’un artiste et de sa muse.

Levinson, parlant de ce qu’il connaît, en profite pour exprimer sa cinéphilie à travers son personnage. Malcolm cite divers cinéastes (William Wyler, Gillo Pontecorvo…) sans prétention, simplement pour ancrer dans un héritage classique les ingrédients de son propre cinéma. Ironiquement, il s’excite contre une journaliste qui fait pourtant l’éloge de son film, en lui prêtant des intentions politiques parce qu’il est noir, alors que Malcolm prend la posture du cinéaste universel. C’est drôle et caustique, mais pas au point de passer pour un règlement de compte, et on peut présumer (au risque de se méprendre comme la journaliste du film) que Levinson est très conscient de l’importance de la critique dans la défense du cinéma et de ses auteurs.

La façon dont Washington s’est approprié ses dialogues est particulièrement efficace dans ce passage, mais l’interprétation est superlative en tous points. L’un comme l’autre ont trouvé dans le texte de Levinson de quoi révéler un registre incroyablement varié et dynamique. Mais pour autant que les deux interprètes se complètent, la complicité entre le metteur en scène et son actrice est encore plus spectaculaire: l’un et l’autre se sont trouvés dans Euphoria, et depuis, leur coopération n’a cessé de s’enrichir, avec une notion de continuité qui se retrouve dans le script. Le personnage de Marie rappelle celui de Rue dans Euphoria, mais il a évolué vers plus de maturité, de détermination et d’indépendance. Incidemment, Levinson s’est inspiré de sa propre expérience pour définir l’incident qui démarre Malcolm et Marie: lors de la présentation d’Assassination nation, le réalisateur a remercié toutes son équipe et ses partenaires, en oubliant sa femme qui avait été son soutien le plus solide durant tout le projet.

Alors que beaucoup d’éléments ont été choisis pour donner au film une touche intemporelle (la maison d’architecte, la photo en noir et blanc argentique, et jusqu’aux musiques d’ambiance), Malcolm & Marie n’en est pas moins indubitablement contemporain, et son existence même est liée au Covid. Levinson en a conçu l’idée à l’époque du premier confinement, quand il s’est rendu compte que la production de la deuxième saison d’Euphoria allait être reportée. Mais un film restait possible. Sur cette base d’une dispute conjugale, il a écrit à toute vitesse un projet qui s’est révélé impérieusement stimulant. Malgré les restrictions sanitaires interdisant les tournages dans la majeure partie de la Californie, il a fini par trouver un créneau en été qui lui a permis d’assembler une équipe réduite et de foncer. Les conditions étaient strictes: quinze jours, exclusivement la nuit, sans script, ce qui obligeait à tourner dans l’ordre chronologique. Autant de contraintes qui infusent le film et contribuent à lui donner cette énergie exceptionnelle. On peut imaginer qu’en le revoyant dans dix ans, alors que la pandémie aura été complètement oubliée, il en gardera quand même quelque chose de spécial. G.D.

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