[VIENNE LA NUIT] Sur une plage de Tel-Aviv, un homme aux yeux clairs et Ă  la voix d’ange surgit de la nuit en chantant un air liturgique juif, avant de se prĂ©senter face camĂ©ra : “J’étais un porno kid, un garçon destinĂ© au plaisir des hommes.” La douceur sera de courte durĂ©e en d’aussi monstrueux parages. L’homme de 35 ans face Ă  nous a un prĂ©nom, il s’appelle Menahem (en hĂ©breu, “le consolateur”). Enfant, il a grandi Ă  Bnei Brak, capitale mondiale des Juifs ultra-orthodoxes. Prodige Ă  la voix d’or, il a Ă©tĂ© violĂ© Ă  7 ans par des religieux. Une fois adulte, il a rĂ©ussi Ă  attraper l’un d’eux et l’a filmĂ©, avouant son crime. Scandale dans les familles hassidiques. Courageux, il dĂ©nonce publiquement ses agresseurs Ă  la tĂ©lĂ©vision. MenacĂ©, Menahem a dĂ» fuir ce lieu pour mieux y revenir quinze ans plus tard avec une arme: une camĂ©ra au poing portĂ©e par la rĂ©alisatrice Yolande Zauberman. Son but : confronter ses bourreaux et faire Ă©clater la vĂ©ritĂ© dans une communautĂ© dĂ©vorĂ©e par les tĂ©nèbres oĂą les monstres agissent en toute impunitĂ©. A son contact, au grĂ© de son errance nocturne, les langues se dĂ©lient, les confessions accablent, comme cet ancien enfant violĂ© avouant Ă  visage dĂ©couvert avoir violĂ© Ă  son tour et rĂ©vĂ©lant toute la hantise du “cercle vicieux” transformant les violĂ©s en violeurs.

BaptisĂ© “M” (comme Menahem mais aussi en rĂ©fĂ©rence Ă  cette autopsie du mal qu’est M le maudit de Fritz Lang), ce documentaire sur la rĂ©silience arrive quelques semaines seulement après le Grâce Ă  Dieu de François Ozon, et il ne laisse pas la conscience tranquille. TournĂ© de façon clandestine, avec la trouille au ventre, il ressemble Ă  une plongĂ©e en apnĂ©e qui tire sa puissance d’un cinĂ©ma-guĂ©rilla prĂŞt Ă  en dĂ©coudre avec le rĂ©el. Bien sĂ»r, dans ce qu’il raconte, dans sa façon de frĂ©quenter le mal, le film fait peur et il ne donne pas spĂ©cialement envie de s’y aventurer, mais il faut soutenir des dĂ©marches aussi courageuses et il faut dire aussi ce que cherche Menahem dans cette nuit noire: un paradoxal apaisement. Soit rĂ©gler ses comptes avec les autres pour faire la paix avec soi-mĂŞme. Il faut voir un peu tous les sujets que ce documentaire brasse (sexualitĂ©, identitĂ©, pardon…) et tous les tabous qu’il abat un Ă  un, ceux que l’on tait au nom d’une tradition. On sort de la salle en gardant en tĂŞte cette phrase empruntĂ©e Ă  Kafka, citĂ©e Ă  la fin du documentaire: “Je suis parmi les miens avec un couteau pour les agresser. Je suis parmi les miens avec un couteau pour les protĂ©ger. Ce film est mon couteau”. Un “film-couteau”, c’est bien de ça dont il s’agit. Qui crève toutes les hypocrisies sociales, religieuses, sexuelles dans une communautĂ© oĂą le silence coupable assourdit.

ROMAIN LE VERN

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