Si on montrait Lumière Silencieuse et Matrix au 17ème siècle, je reste persuadé que le public considérerait Lumière Silencieuse comme grand public et Matrix comme une merde. Aujourd’hui, tout a changé. Peut-être que j’appartiens à une autre époque.” Amis de la gaudriole frivole et du divertissement pétaradant, soyez-en sûrs : Carlos Reygadas, auteur de deux précédents longs métrages très disputés (Japon et Bataille dans le ciel), n’oeuvre pas pour vous. Avec Lumière Silencieuse, il bouscule les a priori moraux, les croyances pseudo-philosophiques, les certitudes cinéphiles. L’art cinématographique y magnifie de manière éblouissante une histoire sans surprise (un homme pieux est partagé entre sa femme et sa maîtresse). On y suit chaque battement de coeur d’une passion dépouillée de toute contingence réductrice. Moment absolu, incarné par des inconnus confrontés aux attaches du passé comme de l’avenir. Moment rêvé, immortalisé, atteignant paradoxalement les sommets du romantisme. Le programme scénaristique pourrait faire froid dans le dos à tous ceux qui se méfient du cinéma d’artistes, et des auteurs-dealers qui rétribuent la patience de leur public par des effets d’art. Pourtant, le cinéaste élève entre Dreyer et Murnau une histoire minuscule au rang des passions immortelles. Peu de films peuvent se vanter de procurer à leurs spectateurs une telle sensation d’inconnu et de dépaysement et une telle envie d’en savoir un peu plus sur l’univers, à la fois proche et lointain, qu’ils évoquent.

Carlos Reygadas sait manifestement que le cinéma introduit du temps, et que toutes ses vitesses n’empêcheront jamais de le considérer autrement que comme un art de lenteur, au sens du temps pris à se déployer dans l’espace de son essence. Avec Lumière Silencieuse, il propose l’un des films les plus sublimement chiant de l’histoire du cinéma entre suspension d’incrédulité et religiosité poids lourd, fiction et documentaire, récit et vérité, artifice et réalité. Et il ne se passe a priori pas grand-chose. Du moins, en apparence. Puis le récit-fleuve avance. Lentement. Tout doucement. Et toujours rien. Ou presque. Jusqu’à ce que le spectateur se réveille: rêve ou réalité? Cinéma ou quatrième dimension ? Lumière ou obscurité ? On ne sait pas. Une chose est sure: cette “expérience” se mérite mais ne s’oublie pas. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Carlos Reygadas n’a rien d’un plaisantin. Il a découvert le cinéma à l’âge de 16 ans avec Andrei Tarkovski, dont il dit aujourd’hui avoir fait le deuil. Grâce à ce génie responsable des plus belles choses visibles à l’œil nu (Stalker), il se rend compte que le cinéma est plus complexe que de la littérature illustrée et que, oui, la mise en scène a également son mot à dire. Bresson parlait de “théâtre filmé” pour qualifier l’absence de mise en scène dans un film, Reygadas pense qu’il s’agit de littérature avec les moyens du théâtre et donc une photographie de théâtre. Tout ce qu’il abhorre. Pour lui, le fond et la forme doivent dire exactement la même chose et prendre exemple sur la musique (“Personne ne peut dire en écoutant un morceau qu’il ne le comprend pas“). Le cinéma, c’est de la musique. Et puis c’est tout.

Carlos Reygadas a un parcours paradoxal. Membre de l’équipe nationale de rubgy mexicain, il a abandonné le sport et mis un temps sa passion cinématographique de côté pour se consacrer à des études de droit. Après avoir integré une Université au Mexique et s’être spécialisé dans les conflits armés à Londres, il a travaillé pour l’Organisation des Nations Unies avant de changer de vie en 1997. Au moment de passer le concours d’entrée de l’Insas, il présente un premier court métrage… et échoue à l’examen d’entrée. Carlos Reygadas tourne ensuite trois courts métrages avant de commencer à écrire Japon en 1999. Le film est tourné durant l’été 2001 avant d’être présenté aux Festivals de Rotterdam et de Cannes, où il reçoit une mention spéciale pour la Caméra d’or. Ce premier long métrage, qui trace déjà le sillon d’un cinéma exigeant et puissant, met en scène le périple d’un homme usé qui se rend au fin fond du Mexique pour se préparer à la mort. Son second long métrage, Bataille dans le ciel, a beaucoup fait parler de lui, pas nécessairement en bien. Le rideau de fumée provocateur cache évidemment l’essentiel : une croyance infinie en ce qui est filmé. Le troisième, Lumière Silencieuse, celui qui nous intéresse, est son meilleur mais aussi et surtout un éblouissement permanent. Au fin fond de la nature, on y suit une communauté recluse (les Mennonites). En son sein, une histoire d’amour impossible: un homme des champs, marié et respectable, qui vit pourtant une passion amoureuse avec une autre femme. Ces proches voient la tentation du diable. Les démons (intérieurs) à sa porte, il doit lutter contre ses désirs. D’un postulat lapidaire, Reygadas en tire un récit bouleversant de frustrations plurielles d’une beauté inédite.

Depuis ses débuts remarqués, on ne sait pas très bien s’il faut le considérer comme un petit malin roublard ou un virtuose unique, s’il faut acclamer chacune de ses œuvres en vantant la singularité et l’absence de compromis ou au contraire pointer du doigt une tendance à la pose. Après avoir confronté la beauté et la laideur physique et sociale du bas monde dans Bataille dans le ciel, Reygadas semble avoir trouvé une paradoxale sérénité avec cette Lumière Silencieuse, petit miracle d’intelligence et d’incarnation d’idées formelles, dont la puissance visuelle risque de rester dans un coin de votre cerveau pendant des jours, des semaines, des mois. Et plus si affinités. Un résultat «autre» donc, jalonné de moments précieux, uniques, qui sont autant de diamants étincelants dans une forêt noire. Un résultat qui relève moins du récit cinématographique que de la captation d’un rythme vital dans sa naturalité première, une simple durée dépouillée d’événements dramatiques. Qui tend vers une extase placide et silencieuse. Plus encore que sur ses précédents films – qui ne cherchaient pas à séduire –, pas de consensus possible. Impossible de regarder Lumière silencieuse sans réagir violemment. L’ouverture, inattendue comme un lever de soleil, entre chien et loup, est somptueuse. La conclusion, déchirante comme un crépuscule, l’est aussi. Elles montrent les mêmes images et semblent issues d’un rêve lointain peint par Dali. Reygadas proposait le même système dans Bataille dans le ciel qui s’ouvrait et se terminait sur la même scène. L’idée? Dire que nous sommes des grains de sable perdus dans l’univers et que toutes les histoires vont disparaître. Que chacun est un univers et que chaque élément qui influe sur notre existence est important. Aussi important que le mouvement de l’univers.

Dans Lumière Silencieuse, il se produit le même phénomène que lorsqu’on assiste à un opéra. L’entrée avec le rideau, l’ouverture crée la condensation de l’essence, et la sortie avec le même rideau qui se ferme. Cette ouverture qui est littéralement une ouverture du ciel, de la nuit, du diaphragme, de la terre, est l’essence du film. Dans le film, il se produit des choses très physiques, sans explication, qui ne nécessitent aucune explication. Ordet, de Dreyer, est la référence la plus immédiate parce qu’il définit avec les mêmes “effets” l’être humain. Ce qui s’y passe peut être miraculeux à condition qu’on accepte de porter un vrai regard sur ce qui se passe. Le miracle, qui arrive à la fin, est semblable à un effet de lumière. Dans La critique de la raison pure, Kant termine son texte de la même manière, avec une image de regard vers les étoiles. Toqué de philosophie, Reygadas n’oublie pas cette image. Plus rapide que l’éclair, il écrit le scénario de Lumière Silencieuse, en deux trois jours, en regroupant des sensations diffuses. Après le deuxième jour d’écriture, il contemple la nature – magnifique – et à ce moment-là, pense à la mer, à un arbre qui bouge. Pas encore aux étoiles. Il rentre, s’allonge sur son lit, l’ordinateur devant lui. Pour se relaxer, Reygadas écoute un album de Sigur Ros. Au même moment, son ordi se met en mode veille et commence à passer des images d’étoiles. Ces images additionnées à la musique de Sigur Ros donnent un relief incroyable au spectacle qui s’anime devant lui. Lumière Silencieuse a son écrin, son atmosphère.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici