Alors que revoilà l’effet Rashōmon. Adaptée d’un roman japonais qu’on devine chargé d’un point de vue narratif, l’intrigue de Lucky Strike a pour centre de gravité un sac apparemment abandonné dans la consigne d’un club de gym. Comme il est rempli de billets de banque, il intéresse tout d’un coup beaucoup de personnages à la fois. Il y a d’abord celui qui le découvre, Joong Man, un propriétaire de restaurant en faillite obligé de travailler au club pour nourrir sa femme au chômage et sa mère atteinte d’Alzheimer. Il y a aussi Tae Yeong (Jung Woo-sung vu dans The good, the bad, the weird), un fonctionnaire des douanes victime d’une femme fatale qui l’a arnaqué d’une grosse somme, et qui se retrouve endetté auprès de l’usurier local, avec lequel il vaut mieux ne pas plaisanter: si le douanier ne lui rapporte pas son argent, l’usurier servira ses intestins à son homme de main, cannibale à ses heures. Mais Tae Yeong a son propre plan pour se sortir d’affaire, aux dépens d’un mystérieux commanditaire qui lui a demandé de l’aider à quitter le pays discrètement. Pour ce faire, Tae Yeong a besoin de l’assistance de son cousin maladroit, qui se trouve être aussi au service de l’usurier. Enfin, il y a Mi-Ran (Jeon Do-yeon vue dans Secret sunshine et The Housemaid) une femme mariée à un mari violent, obligée de travailler dans un bar à hôtesse depuis qu’elle s’est ruinée dans une opération ratée de spéculation financière. Elle aussi a un plan pour s’en sortir, avec l’aide de Jin Tae, un jeune chinois sans scrupule et facilement manipulable.

Régalade estivale. Ce premier long métrage du réalisateur coréen Kim Yonh-Hoon, est un thriller complexe qui tourne à la fable contemporaine sur l’endettement, ses victimes et ses profiteurs. Sa noirceur est compensée par juste ce qu’il faut d’humour. Les trois personnages principaux n’ont rien à voir, leurs motivations sont complexes et incompatibles, mais l’intrigue finit par les lier d’une manière qui rappelle à la fois Mystery Train et Pulp Fiction. La structure en chapitres permet de rendre compte des intérêts en jeu, de raconter plusieurs actions parallèles, tout en gardant des repères temporels, et sans rien perdre en compréhension ni en fluidité. Les méchants, et l’usurier en particulier, sont suffisamment menaçants pour faire peser sur les différents protagonistes une tension permanente qui les oblige à penser et à agir vite, au risque de faire des erreurs désastreuses. Pour la plupart, c’est tout ou rien, dans un jeu qui exige d’éliminer sans pitié tous ses concurrents, quels que soient les moyens. Comme les Coen bros, le cinéaste jette sur eux le point de vue amusé d’un entomologiste qui regarde des insectes s’entredévorer.

Pour un film que personne n’attendait, Lucky Strike se caractérise par son impressionnant niveau de qualité dans tous les domaines (écriture, photo, direction artistique et interprétation sont excellents) mais c’est quasiment la norme dans le cinéma coréen. Ce qui le distingue, c’est un esprit bienvenu et dans l’air du temps, qui n’oublie pas de donner aux personnages féminins des chances d’utiliser des ressources insoupçonnées. Le film est aussi très contemporain dans sa description d’un contexte qui oblige les personnages à choisir entre se laisser exploiter par des dominateurs sans scrupules, ou s’en sortir en devenant à leur tour des dominants, à leurs risques et périls. S’il y a une morale à tirer de l’histoire, elle est particulièrement satisfaisante et vient couronner un coup d’essai rempli de bonnes surprises. G.D.

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