Avec son thriller burlesque Lucky Day, Roger Avary poursuit la trajectoire tracĂ©e il y a 25 ans avec Killing Zoe. Ceux qui savent apprĂ©cieront. Avant d’entrer dans le vif de Lucky Day, il est nĂ©cessaire de rappeler ses origines, Ă  savoir Killing Zoe, sorti en 1994. A l’époque, la rĂ©putation de Roger Avary Ă©tait en pleine ascension, mais elle Ă©tait liĂ©e pour le meilleur et pour le pire Ă  sa collaboration avec Quentin Tarantino sur True Romance, Reservoir Dogs et Pulp Fiction. Profitant d’une opportunitĂ© heureuse (la dĂ©couverte d’un dĂ©cor idĂ©al pour un film de braquage de banque), Avary a sautĂ© sur la chance de prouver sa capacitĂ© Ă  Ă©crire et rĂ©aliser un projet en toute autonomie. Partant du thĂšme classique du couple en fuite, Avary a Ă©crit un premier jet de Killing Zoe en 15 jours, et l’a ensuite enrichi d’élĂ©ments qu’il avait vĂ©cu personnellement au cours d’une nuit de folie Ă  Paris. Alors qu’il Ă©tait de passage entre deux avions, il avait fait la connaissance d’un noctambule nommĂ© Eric Pascal Chaltiel, qui lui avait fait dĂ©couvrir la ville (Pigalle, le bois de Boulogne
) et lui en avait montrĂ© davantage en une nuit que beaucoup de Parisiens n’ont l’occasion de voir en une vie. L’expĂ©rience avait largement inspirĂ© les diverses Ă©tapes de l’équipĂ©e sauvage de Zed dans Killing Zoe. Incidemment, le vrai Chaltiel est crĂ©ditĂ© au gĂ©nĂ©rique du film oĂč il apparaĂźt dans le rĂŽle d’un groom d’hĂŽtel. Le rĂ©sultat, bien qu’en partie occultĂ© par la sortie la mĂȘme annĂ©e de Pulp Fiction, avait valu Ă  Avary une reconnaissance suffisante pour lui inspirer une suite intitulĂ©e Lucky Day, en rĂ©fĂ©rence Ă  un expression ironique prononcĂ©e Ă  plusieurs reprises dans Killing Zoe. Zed et Zoe devaient se retrouver Ă  Marrakech pour savourer leur libertĂ© lorsque celle-ci Ă©tait menacĂ©e par le frĂšre d’Eric qui avait jurĂ© de les tuer.

Le projet est restĂ© au frigo pendant des annĂ©es jusqu’à ce que Samuel Hadida trouve l’opportunitĂ© de le rĂ©activer. Avary l’a alors rĂ©Ă©crit complĂštement, en tenant compte des expĂ©riences qui avaient Ă©prouvĂ© en profondeur le cours de sa propre vie. L’histoire est Ă  prĂ©sent centrĂ©e sur un taulard qui, Ă  sa sortie de prison, essaie de refaire sa vie auprĂšs de sa famille lorsqu’un tueur Ă  gages le traque pour venger la mort de son frĂšre. Cette fois, l’action a lieu Ă  Los Angeles, Zed est devenu Red (mais il est toujours perceur de coffres) et Zoe s’appelle Chloe. Elle est artiste, française, et leur fille a appris le français lorsque Red Ă©tait en prison. Quant au tueur, il s’appelle Luc Chaltiel en hommage au fĂȘtard qui a converti Avary Ă  la francophilie un quart de siĂšcle plus tĂŽt, mais il est aussi inspirĂ© du loup de Tex Avery, qui portait dans Red hot riding hood un costard Ă©lĂ©gant et parlait avec l’accent français ! MĂȘme l’ancien associĂ© de Red a changĂ© son nom de Leroy Ă  Le Roi depuis qu’il s’est rendu compte de ce que ça voulait dire. Sous des allures de cartoon, le thriller qui s’ensuit alterne dĂ©lires visuels et dialogues virtuoses, ultra-violence et humour malin.

Avary profite aussi de multiples occasions pour rĂ©gler ses comptes, d’abord avec le monde judiciaire, personnifiĂ© par un officier de libertĂ© conditionnelle (Clifton Collins Jr.), dont la sĂ©vĂ©ritĂ© excessive est attĂ©nuĂ©e par un penchant improbable pour l’art contemporain, qui rend sa position ambiguĂ« vis Ă  vis de Red. Il y a aussi beaucoup de rĂ©fĂ©rences Ă  Quentin Tarantino, notamment Ă  travers le personnage du galeriste narcissique et manipulateur jouĂ© par David Hewlett, qui semble avoir reçu pour instruction de se faire la tĂȘte de Tarantino, tandis que le rĂŽle est Ă©crit comme une version arty de Harvey Weinstein. Les critiques d’art en prennent aussi pour leur grade Ă  l’occasion d’une vernissage qui dĂ©gĂ©nĂšre lorsque le tueur intervient Ă  l’arme automatique. A l’origine, il Ă©tait question de confier le rĂŽle de Chaltiel Ă  Jean Dujardin, dont la prĂ©sence au gĂ©nĂ©rique pouvait laisser augurer d’entrĂ©es confortables, selon une pure logique marketing. A la place, on a Crispin Glover, qui n’a peut-ĂȘtre pas le mĂȘme pouvoir d’attraction au box-office, mais il propulse le film dans une autre dimension. Son rĂŽle est celui d’un prĂ©dateur tous azimuts, froid, mĂ©ticuleux, indestructible et sans limites, et Glover en profite Ă  fond. S’il existait une Ă©chelle de dĂ©mence, sa performance atteindrait la mĂȘme hauteur que celle d’Anthony Wong dans Ebola Syndrome (Herman Yau, 1996).

Pour autant que le burlesque ne laisse aucune place Ă  la sentimentalitĂ©, Avary s’est quand mĂȘme autorisĂ© une forme de mĂ©lancolie romantique assez touchante. Cette disposition se manifeste dans la volontĂ© de Red de vivre le plus intensĂ©ment possible sa vie de famille, qui a dĂ» lui manquer cruellement lorsqu’il Ă©tait en prison. Il y a chez lui une forme de frĂ©nĂ©sie Ă  profiter du prĂ©sent comme pour essayer de conjurer les dĂ©gĂąts causĂ©s par la privation de libertĂ©, vĂ©cue comme une rupture irrĂ©parable avec un passĂ© idĂ©alisĂ©. Depuis la musique, qui Ă©voque une pĂ©riode comprise entre La balade sauvage (Terrence Malick, 1973) et True Romance (Tony Scott, 1993) en passant par Repo Man (Alex Cox, 1984), cette nostalgie se manifeste de façon plus ou moins explicite ou subliminale, mais elle imprĂšgne tout le film. C’est sa principale qualitĂ©.

GÉRARD DELORME

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