[SADE DIS MOI!] On connaĂźt bien entendu Albert Serra pour ses contemplations ultra chaos et ultra hermĂ©tiques, oĂč le passĂ© est filmĂ© en toute quiĂ©tude comme une vĂ©ritable nature morte-(vivante). Dans Histoire de ma mort, un Casanova semblable Ă  un cadavre ambulant grimaçait sur les gogues avant de rencontrer aprĂšs deux heures de dĂ©ambulations un Dracula barbu et rabougri. Pas pour tout le monde mais unique: c’est un fait. Du coup, voir Serra reprendre Ă  l’écran son projet thĂ©Ăątral de LibertĂ© Ă©veille d’un seul coup tous les sens, promesse d’un bidule conceptuel au-delĂ  du chaos, le doigt bien enfoncĂ© sur le bouton rouge. Des libertins chassĂ©s du royaume de France pour leurs idĂ©es volages et extrĂȘmes tentent d’atteindre l’Allemagne. Durant une halte, les voilĂ  posĂ©s dans une forĂȘt, vĂ©ritable non lieu oĂč ils vont pouvoir assouvir leurs envies jusqu’à l’aube.

«Dieu est un pervers et je veux m’entretenir avec lui». Serra oblige, oubliez donc toute tentative de dramaturgie: on vogue dans un happening obscĂšne, oĂč on ne dĂ©mĂȘle plus ce qui est contrĂŽlĂ© ou pas, oĂč le bon goĂ»t et les bonnes maniĂšres ne comptent plus. LibertĂ© est tout entiĂšrement, mais non officiellement, un hommage Ă  l’esprit Sadien, oĂč l’on dit beaucoup sans rien faire, mais oĂč l’on fait aussi beaucoup de choses sans rien dire. Sur Letterboxd, un petit malin osait qualifier de LibertĂ© comme d’un «Salo mais avec du consentement». Et on y est, il est vrai. D’un seul coup, Serra nous rappelle que Sade, bien que beaucoup adaptĂ©, a surtout Ă©tĂ© malmenĂ© et transformĂ©, rĂ©duit Ă  du vice bourgeois et Ă  de jolies filles fouettĂ©es. MĂȘme Pasolini avec Salo s’en emparait pour pointer le fascisme du doigt, retrouvant avant tout la sĂšve de l’auteur dans les nombreuses et terrifiantes scĂšnes de lectures. Chez Serra, on parle beaucoup aussi, onctueusement, atrocement: alors que le soleil tombe, le plus jeune des hommes raconte avec prĂ©cision un Ă©cartĂšlement public et les regards impitoyables qui en dĂ©coulent. Mais quand on ne taille plus la bavette, on la suce: les silhouettes se regardent dans de longs silences impĂ©nĂ©trables, les branches craquent, les mains s’égarent sur les pantalons, parfois un cri non identifiĂ© s’élĂšve dans la nuit. On y aperçoit un Helmut Berger zombifiĂ© et hagard, vestige de la dĂ©cadence viscontienne.

Avec des yeux de glace, sans lyrisme ni musique (avouons qu’on aurait rĂȘvĂ© du mĂȘme film avec Greenaway ou Borowczyk Ă  la barre), Serra regarde, ne juge rien et n’excite pas non plus. Exsangue d’érotisme, LibertĂ© aligne des plans tableaux d’une beautĂ© pĂąle et extra-terrestre, filmant une chair blanche, distante, parfois confuse. Jeunes, vieux, gros, minces: la hiĂ©rarchie des corps explose, Serra allant jusqu’à filmer complaisamment un brĂ»lĂ© dĂ©figurĂ© et manchot, traitĂ© comme n’importe quel de ses comparses. Cascade de pisse ou cul goulĂ»ment avalĂ©, tout est offert cru au-dedans, et l’esprit Sadien, bien que jouissance, appelle inĂ©vitablement Ă  un imaginaire de mort. Les bites sont molles, les rĂąles de plaisir parfois cauchemardesques. La forĂȘt elle-mĂȘme devient un personnage, s’imposant dans un somptueux orage nocturne, se faisant mĂȘme participante: les arbres servent Ă  soulever les vierges ardentes, les troncs deviennent des stimulants de choix et les branches ouvrent Ă  des sĂ©ances de fessĂ©es sauvages. On est tour Ă  tour sidĂ©rĂ©, atterrĂ© et amusĂ© par cette orgie Ă  ciel ouvert qu’on a, du long de ses 2h10, l’impression d’avoir vĂ©cu jusqu’au bout de la nuit.

JEREMIE MARCHETTI