Aux yeux du cinéma français, le western a toujours fait figure de genre à la fois rêvé et impossible, voire il faut bien le dire d’aberration totale, tantôt reléguée à la parodie (Lucky Luke, Touche pas à la femme blanche ou Dynamite Jack) ou à des productions hybrides qu’on a préféré oublier (Soleil Rouge, Le spécialiste, Les pétroleuses, Un autre homme une autre chance…). Exception faite du finalement très américain Les frères Sisters (2018), ou de Blueberry l’expérience secrète (2004), pas totalement réussi certes, mais qui avait le culot de sortir aussi bien des sentiers battus du western classique que ceux de la bande-dessinée d’origine. Crucifié par une affiche livide et un trailer fragile qui ne cache hélas pas grand-chose, L’état sauvage marque une nouvelle tentative de prendre le genre par le ceinturon, sans stars américaines pour jouer les cache-misères, sans appel de phare tarantinesque et sans désir de cinéma d’exploitation extravagant. À la barre, un David Perrault dont on avait plus de nouvelles depuis son excellent (et très mésestimé) Nos héros sont morts ce soir (2013), un fantasme vintage qui ressuscitait les heures du catch hexagonal. On est content de voir le bonhomme toujours prêt à tenter un pari risqué et hors des modes, jamais empesé par les mêmes références cinéphiles qu’on nous rabâche à longueur de films. 

Pour amener l’âme française dans l’Ouest américain, l’idée est finalement toute simple : L’état sauvage adopte le point de vue d’une famille de colons bourgeois poussée à repartir en France en raison du tumulte causé par la Guerre de Sécession. Un film de « convoi » comme on a pu en voir une pelletée, tel le tout récent Hostiles ou le superbe et mortifère (et très – pour ne pas changer – sous-estimé) The Horseman. Mais l’idée de Perrault n’est pas de faire galoper ses personnages pendant 2 heures en évitant les flèches des indiens, et d’ailleurs, les amateurs de gunfight, de saloon enfumé et de folles poursuites n’en auront pas vraiment pour leur argent. C’est sans doute déjà pour cela qu’on apprécie L’état sauvage : parce qu’il ne cherche pas à singer les grands westerns dans l’espoir de s’aligner sur un héritage, et refuse de jouer au ricain costaud. Les protagonistes vont d’ailleurs dans ce sens (inverse) : aller vers l’Europe pour fuir le rêve américain. Mais là encore, ce n’est pas à Sergio Leone et à son style décadent auquel on pense : dès les premiers instants, avec ces flambeaux éclairant une ruine au clair de lune, ces neiges nocturnes, ces bandits fantomatiques à la Franju, ces cérémonies vaudous pratiquées dans le secret, L’état sauvage convoque les heures du western euro-goth des 70’s, qui invoquait les codes du fantastique et de l’horreur sans les embrasser littéralement. Des titres comme Et le vent apporta la violence, Tire encore si tu peux, Keoma ou bien encore Les quatre de l’apocalypse, un « autre western » dont un certain Laissez bronzer les cadavres (2017) s’était bien souvenu. Car Perrault délaisse une esthétique rabattue et toute prête, filmant par exemple l’Ouest comme des limbes froides plutôt qu’un enfer aride, et titille les accords du fantastique, jusque dans une BO obsédante digne de celle…d’un giallo ! Un sens de l’étrangeté européen qui resplendit à chaque instant, même si, têtus que nous sommes, on aurait rêvé de voir le résultat sur une pellicule volontiers plus rugueuse.

L’autre belle surprise, c’est aussi de voir un western où le féminin l’emporte sur le masculin, rencontre surprise où les quatre filles du Docteur March se seraient accoquinées à Antonio Margheriti : au centre, trois jolies poupées du calvaire, l’une s’épuisant d’une passion interdite dans le silence, la seconde attendant le mariage comme une délivrance, et la dernière n’espérant plus rien. En délaissant derrière elles leurs oripeaux, la quête de la terre promise devient celle de l’émancipation. A leurs côtés, une mère qui se pince de l’intérieur, une servante moins enchaînée que sa condition laisse paraître, et une Calamity Jane amoureuse et dangereuse, incarnée par la muse de Yann Gonzalez, Kate Moran. Leur place prépondérante asphyxie des personnages masculins volontairement plus conventionnels : beau à se damner, Kevin Janssens endosse l’ineffable costume de l’outsider viril àquionlaracontepas, figure obligée du genre que Perrault éraflera sans prévenir dans un dernier acte étonnant. C’est envoûtant et audacieux, et on avait bien besoin de ça en ce début d’année ankylosé. J.M.

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