Antichrist. Pays basque, 1609. Six jeunes femmes sont arrêtées et accusées d’avoir participé à une cérémonie diabolique, le Sabbat. Quoi qu’elles disent, quoi qu’elles fassent, elles seront considérées comme des sorcières. Il ne leur reste plus qu’à le devenir…

Satan, mon amour. Après Eva ne dort pas, fascinante étude sur l’escamotage par la dictature argentine du corps d’Eva Peron pour essayer d’en effacer le souvenir, Pablo Aguero remonte dans le temps avec Les sorcières d’Akelarre pour retracer comment une autre forme de pouvoir s’oppose à celui des femmes en usant de la force. S’inspirant des mémoires d’un inquisiteur du début du XVIIe siècle, il raconte l’irruption d’un de ces juges itinérants dans un village de pêcheurs au pays basque espagnol. Alors en pleine offensive conquérante, et malgré le soutien du pouvoir royal, l’Eglise catholique n’impose sa loi dans les territoires que par la ruse et par la force. Tels des prédateurs, les inquisiteurs s’attaquent de préférence par surprise à des proies vulnérables. En l’occurrence, ils ont soigneusement choisi ce village parce qu’ils n’y trouveront pas de résistance: tous les hommes sont partis en mer pour quelques jours

Le film détaille précisément un mode opératoire bien établi: les arrestations ont lieu le plus souvent sur la foi de dénonciations. Ici, cinq jeunes filles ont été vues chantant et dansant autour d’un feu, ce qui suffit à les qualifier de sorcières, crime qui doit être immédiatement puni de mort. Après leur arrestation, chaque suspecte est passée à la question individuellement, selon un protocole éprouvé, à base de syllogismes tordus: «Sais-tu que l’arme préférée de Satan est le mensonge? Donc si tu m’affirmes que tu n’es pas possédée, c’est la preuve que tu l’es». Il y a de quoi confondre des filles simples de la campagne et le film le montre bien, en alternant les points de vue des accusateurs et de leurs victimes. Comme elles sont enfermées dans une cellule commune, elles peuvent communiquer, comprendre ce qui leur arrive, et organiser leur défense. Mais côté bourreaux, il ne suffit pas d’obtenir des aveux, il faut aussi les vérifier. Pour ce faire, ils ont à leur disposition une panoplie inépuisable de méthodes pour accumuler des «preuves». Par exemple, selon eux, le démon laisse son empreinte sur les filles qu’il a possédées durant le sabbat. Cette «marque du diable», caractérisée par son insensibilité à la douleur, est un prétexte pour torturer la fille en la piquant aux endroits les plus sensibles. Si elle ne crie pas, c’est la preuve qu’elle est possédée.

Comprenant que l’issue du «procès» ne fait aucun doute, une des filles trouve une astuce pour se sauver elle et ses amies: gagner du temps, en donnant au juge ce qu’il veut entendre. Elle lui propose de reconstituer un sabbat, lequel ne peut avoir lieu qu’à la pleine lune, qui correspond au retour des pêcheurs. Au fil d’un scénario précis et documenté, ménageant le suspens et les rebondissements, se dévoile la mécanique de l’oppression qui fonctionne grâce à la conjonction de trois facteurs, symbolisés par trois personnages: le premier est le prêtre local dont les interventions prévisibles reflètent une obéissance aveugle au dogme. Plus pervers, le juge obéit davantage à ses pulsions sadiques (et peut-être au secret espoir de réveiller sa libido défaillante). Mais ces mêmes pulsions sont aussi son point faible, comme le devinera une de ses victimes. Au milieu, il y a le bureaucrate méthodique et rationnel, indispensable à toute dictature, qu’on sent réticent lorsque le juge sort de son cadre strict.

L’abus de pouvoir pour des motifs religieux n’est pas un sujet neuf, mais Les sorcières d’Akelarre lui donne une résonance forte et poétique. Il est aussi plus nuancé et convaincant que Mustang auquel on pense un peu, qui dénonçait maladroitement le patriarcat. Ici, au contraire, les pères sont des protecteurs, et c’est leur absence même qui laisse le champ libre aux prédateurs. La mise en scène, bien qu’avec des moyens très modestes, exploite au mieux le clair obscur des espaces réduits pour révéler ce qui travaille les personnages. Au moment où l’espace s’élargit pour laisser la place au sabbat, c’est bel et bien de mise en scène qu’il s’agit lorsque les filles entreprennent de rendre visible ce qui jusqu’à présent n’existait que dans les fantasmes des bourreaux. Et une fois encore, elle constitue un formidable instrument de libération. G.D.

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