[JEAN ROUCH MONTANA] Comme surgirait un mirage, un petit village nous apparaĂźt, isolĂ© en plein dĂ©sert, celui de la tribu Wayuu. Sous une chaleur Ă©crasante, une jeune femme drapĂ©e de rouge, Zaida, y entame une danse rituelle visant Ă  s’attirer les convoitises des jeunes hommes de son clan. Modeste paysan, Rafa est l’un d’entre eux. Soucieux de payer la dot de sa promise, hĂ©ritiĂšre d’une famille influente, le voilĂ  qui dĂ©cide de vendre de la marijuana aux hippies amĂ©ricains en vacances dans la rĂ©gion. TrĂšs vite, l’appĂąt du gain se fait plus fort que tout et c’est tout le village que l’ambition malsaine de Rafa va contaminer. Voici venu le temps des cartels de la drogue.

ChapitrĂ© en cinq chants qui ajoutent Ă  la portĂ©e Ă©pique de l’ensemble, le nouveau film de Cristina Gallego et Ciro Guerra (dont le prĂ©cĂ©dent long, L’Etreinte du Serpent, nous avait dĂ©jĂ  emballĂ©s) repose sur un coup de gĂ©nie vĂ©ritable: faire se confronter, dans un mĂȘme mouvement, deux modĂšles sociaux et culturels et deux formes de cinĂ©ma. Ainsi, se revendiquant comme l’hĂ©ritier des grands films de gangsters occidentaux (dont il reprend la trame la plus Ă©lĂ©mentaire, l’ascension puis la chute d’un criminel, et quelques Ă©tapes obligĂ©es), Les Oiseaux de Passage penche en vĂ©ritĂ© plus vers un cinĂ©ma documentaire Ă  portĂ©e ethnologique que vers les effusions baroques de Brian De Palma. ExpĂ©rience profondĂ©ment dĂ©paysante, le film donne Ă  voir, comme L’Etreinte du Serpent le faisait avant lui, les ravages de la colonisation, insidieuse et dĂ©vastatrice. Le voisin amĂ©ricain (que l’on devine sans jamais le voir au-delĂ  de la ligne d’horizon) exporte son modĂšle de rĂ©ussite abscons auquel les personnages succomberont sans retenue, motivĂ© par la quĂȘte du pouvoir mais aussi et surtout par une pulsion de survie. DĂšs lors, il s’agira moins pour Guerra et Gallego de dresser un constat acide sur l’envers macabre du dĂ©cor capitaliste que de dĂ©peindre, par le prisme d’une contemplation intime, l’histoire d’une disparition programmĂ©e. La mise en scĂšne se rĂ©vĂšle sur ce point d’une remarquable justesse, s’autorisant un rythme lent et une minutie chirurgicale pour finalement faire jaillir, au milieu des effusions de sang et des conseils de famille, quelques tableaux teintĂ©s d’un onirisme surrĂ©aliste, instantanĂ©s d’une communautĂ© en pleine dĂ©liquescence.

Prise sous un angle symbolique, l’une de ces visions supplante d’ailleurs toutes les autres. Devenus immensĂ©ment riches, Rafa et Zaida, dĂ©sormais mariĂ©s et parents, s’installent dans une grande villa moderne, plantĂ©e au beau milieu de nulle part et percĂ©e de multiples ouvertures. RĂ©vĂ©latrice de l’ostentation absurde des personnages, illusion dĂ©risoire d’un foyer, la maison dessine en filigrane le basculement opĂ©rĂ© depuis la cĂ©rĂ©monie qui ouvrait le film et son ambiance rurale. En l’espace d’une dĂ©cennie, les traditions ancestrales sont mortes d’avoir Ă©tĂ© trop bafouĂ©es (on cache les armes et les munitions dans les tombes des aĂŻeuls) et les personnages, en cherchant Ă  s’accorder avec ce modĂšle social dominant, n’ont fait que marcher vers leur propre anĂ©antissement. C’est de cette poĂ©sie viscĂ©ralement nihiliste que Les Oiseaux de Passage tire toute sa force, mĂ©langeant avec astuce le cinĂ©ma d’auteur mĂ©ditatif et le drame spectaculaire.

ALEXIS ROUX

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