[CRITIQUE] LES FRÈRES SISTERS de Jacques Audiard

Even cowboys get the blues. Adaptation du roman Ă©ponyme du Canadien Patrick deWitt, le film se dĂ©roule dans l’ouest amĂ©ricain en 1851.Charlie (Joaquin Phoenix) et Eli Sisters (John C. Reilly), deux tueurs prompts Ă  user de la gĂąchette aussi bien sur des criminels que des innocents. Charlie, le plus jeune, semble nĂ© pour tuer tandis qu’Eli est un sentimental qui rĂȘve d’une vie normale. Leur chef, le Comodore, les engage pour trouver un homme et le tuer. Sur fond de ruĂ©e vers l’or, commence alors une poursuite impitoyable, entre Oregon (nord-ouest) et Californie (ouest). Mais il s’agit surtout d’un voyage initiatique qui mettra Ă  l’Ă©preuve le lien de fraternitĂ© qui unit les deux “Sisters”.

Sisters, brothers, we’ll make it to the promised lands
 Premier film entiĂšrement tournĂ© en langue anglaise par Jacques Audiard (son avant-dernier Dheepan avait remportĂ© la Palme d’or au Festival de Cannes en 2015), Les FrĂšres Sisters Ă©tait attendu que redoutĂ©. Et le film de faire agrĂ©ablement tache: le rĂ©alisateur français revisite ce genre profondĂ©ment amĂ©ricain qu’est le western, mais Ă  sa sauce, en signant un film Ă  la fois Ă©lĂ©giaque et personnel, oĂč derriĂšre la violence, s’exprime toute la complexitĂ© des liens filiaux. Un rĂ©cit d’apprentissage aux allures de conte rappelant Ă  bien des Ă©gards La nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955).
Sur le papier, a priori, on a dĂ©jĂ  vu tout ça. Mais de la mĂȘme façon qu’un film splendide comme L’Assassinat de Jesse James par le lĂąche Robert Ford, parcouru par une mĂ©lancolie maladivement contagieuse, Les FrĂšres Sisters ne ressemble en rien aux westerns hollywoodiens comme on en voyait Ă  la tĂ©lĂ© dans les annĂ©es 80 lors de “La derniĂšre sĂ©ance” prĂ©sentĂ©e par Eddy Mitchell. En rĂ©alitĂ©, les rĂ©fĂ©rences de Audiard en la matiĂšre lorgnent plus vers les beaux films Ă©lĂ©giaques des annĂ©es 70, ceux de Arthur Penn (Little Big Man) ou mĂȘme de Robert Altman (John McCabe); en d’autres termes, des “faux westerns” oĂč les conventions du genre servent de caches-sexes pour raconter autre chose.
Ceux qui connaissent le cinĂ©ma de Jacques Audiard savent quelles sont ses obsessions les plus tenaces : la nĂ©cessitĂ© d’ĂȘtre ensemble pour survivre (Sur mes lĂšvres), le mĂ©lange de violence et de fragilitĂ© (De rouille et d’os), la relation pĂšre-fils (De Battre mon cƓur s’est arrĂȘtĂ©), les rapports de force (Un prophĂšte), l’apprentissage de la vie (Regarde les hommes tomber). Et savent aussi son appĂ©tence pour le “cinĂ©ma de genre” transfigurĂ© avec un regard doux et une mise en scĂšne sensible aux corps, aux gestes, aux regards. TournĂ© non pas chez l’Oncle Sam mais en Espagne et en Roumanie, Les FrĂšres Sisters dĂ©cline donc, presque sans surprise, tout ce que l’on aime chez Audiard (cet art du non-dit, cette façon bien Ă  lui de filmer les silences, les regards perdus…) derriĂšre la violence des pĂšres fondateurs, une constante du western et joue incidemment sur toutes les ambiguĂŻtĂ©s d’un tel titre, du sous-texte homo Ă  la prĂ©sence des personnages fĂ©minins.
Une question de genre lĂ  encore, qui a permis Ă  son auteur d’Ă©voquer, en pleine confĂ©rence de presse Ă  Venise, l’absence de femmes Ă  la tĂȘte des festivals internationaux. Comme quoi, Audiard a beau avoir glanĂ© une Palme d’or, il n’est pas intouchable, il a toujours des choses Ă  dire (et il les dit trĂšs bien). Surtout, il continue de faire des films qui en valent la peine et qui parviennent, malgrĂ© un cĂŽtĂ© “sacrĂ©”, Ă  ĂȘtre Ă©mouvant (ce film sur deux frĂšres-enfants de 46 ans est dĂ©diĂ© Ă  son frĂšre aĂźnĂ© dĂ©cĂ©dĂ© en 1975 Ă  l’Ăąge de 26 ans). L’essentiel, en somme.

JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

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