Décidément, c’est la bérézina cette année entre tous les cinéastes affirmés qui nous laissent promettre des films immenses et qui, au lieu, nous réservent de mauvaises surprises. Les fantômes de Goya en est une sacrée. D’autant plus inattendue qu’elle porte le sceau de l’irréprochable Milos Forman qui n’a au cours de sa carrière pratiquement jamais déçu. Aficionados du réalisateur de Vol au-dessus d’un nid de coucou, fuyez.

Nous sommes en Espagne, en 1792. La révolution est à ses balbutiements, l’inquisition règne et impose ses lois ignobles. Inès (Natalie Portman), oie blanche et muse innocente du peintre Francisco Goya (Stellan Sarsgard) est accusée d’hérésie et emprisonnée. Lorenzo (Javier Bardem), moine ami de Goya, essaye d’intervenir à la demande de ce dernier. Problème: en découvrant la belle Inès, il ne peut cacher ses pulsions et la viole. Près de vingt ans plus tard, ces trois personnages se retrouvent et constatent les traces d’une époque. Malgré les apparences, rien n’a changé, tout est cyclique.

Rien de plus agréable au cinéma que d’être surpris par un film qui s’avère l’exact contraire de nos prévisions. La réciproque est valable. De la part de Milos Forman, on attendait beaucoup. D’autant qu’il a déjà prouvé par le passé de réelles capacités pour fuir les codes, les modes et la reconstitution meringuée (voir Amadeus qui encore aujourd’hui n’a pris aucune ride). Hélas, en reluquant Les fantômes de Goya, adapté du roman éponyme de Jean-Claude Carrière, co-scénariste dernière période de Luis Buñuel, on a l’impression de voir un film mort-né poussiéreux et édifiant qui essaye comme il peut de nous faire croire à ce qu’il raconte dans des décors kitsch, des artifices pompeux et des scènes grand-guignolesques. A aucun moment, on se sent envahi par le tumulte de la révolution espagnole. A aucun moment, les personnages fictionnels apportent un éclairage précis sur la sensibilité de Goya ou paraissent crédibles. A aucun moment, la barbarie n’est faite intemporelle. Impossible de ces conditions de croire que Forman était derrière la caméra pendant le tournage.

Souvent utilisée à tort et à travers, l’expression «grand film malade» si chère à Truffaut trouve tout son sens. Refusé dans tous les festivals auxquels il devait participer (Cannes, Berlin etc.), Les fantômes de Goya pêche déjà par son incapacité à nous apprendre des choses nouvelles sur le peintre espagnol sans avoir recours à de lourdes ficelles didactiques. Plaquer quelques unes de ses œuvres les plus célèbres sur le fil du récit ou en toile de fond n’est pas une idée subtile pour capter l’essence même de ses noires inspirations. Tout juste on évoque ses problèmes de surdité responsables de bon nombre de ses visions horrifiques et le voit-on, spectateur, brosser des portraits et dessiner des ébauches. Oui et ?

Mais surtout le résultat échoue à rendre palpable le thème fondamental dans la carrière de Forman qu’il fallait creuser dans le texte de Carrière : le refus de l’autorité incarnée par les tortures zinzins de l’inquisition et par extension refus des dogmes (on pouvait voir ça de Hair à Vol au-dessus d’un nid de coucou jusqu’à l’avant-dernier Man on the Moon, portrait du génial poil à gratter US Andy Kaufman réalisé il y a sept ans).

Par brèves intermittences, il contient néanmoins des fulgurances éparses qui amènent à penser que le film n’aurait pas dû être tel qu’il est présenté (la scène du dîner qui tourne vinaigre où Bardem est plaqué contre une table). Mais pendant plus de deux heures, c’est trop et trop peu. Plus inquiétant, la fausse distanciation ironique amplifie les cartes du mélodrame à gros sabots et de la perversité aseptisée. Dans les deux cas (émouvoir et déranger), ça manque de radicalité et Forman paraît incapable de se rendre à l’innocence et à la sauvagerie des affects appelées par son sujet, anticlérical de surcroît. Mille fois dommage car cette confrontation entre l’esprit de la révolution française et d’un certain fanatisme moyenâgeux réclamait une modernité dans le ton et la forme. Au-delà du sujet dont la pertinence reste discutable, le montage est totalement aléatoire, la mise en scène indigente se contente souvent de tristes champ/contre-champ, Stellan Skarsgard se place parmi les spectateurs, Javier Bardem fait ce qu’il peut (il ne suffit pas de changer de coupe de cheveux pour appuyer un changement), Natalie Portman joue les beautés gâchées avec passion et souvent emphase, et tout le monde semble pressé d’en finir. A l’instar de la séquence finale glaçante, impressionnante mais frustrante car totalement expédiée. Maintenant, Les fantômes de Goya est-il un nanar hypertrophié ? L’avenir ne nous le dira même pas : le film semble déjà enterré avant même d’être sorti.

Le mieux à faire (si l’envie maso vous prend de le voir) consiste à le regarder avec la fascination de ces ratages grandioses où tout jusqu’au moindre détail technique semble avoir été gouverné par la loi de Murphy. Drôle de film pas drôle et mal fichu.

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