Damon, Bale / "Donne-moi les clés de l'Audi"

[A TOMBEAUX OUVERTS] Soucieux de gommer son image dĂ©suĂšte, le mastodonte de l’automobile Ford dĂ©cide d’écraser la victorieuse Ă©curie d’Enzo Ferrari lors des 24 Heures du Mans de 1966. Pour y parvenir, la marque investit massivement dans l’élaboration d’un nouveau bolide et confie le projet Ă  deux tĂȘtes brĂ»lĂ©es: le pilote Ken Miles (Christian Bale), immigrĂ© anglais au caractĂšre bourru et casse-cou et vĂ©ritable as du volant, et l’ancien coureur des 24 Heures Caroll Shelby (Matt Damon), seul AmĂ©ricain Ă  avoir gagnĂ© la prestigieuse course. Tous deux vont devoir redoubler d’audace pour terrasser la concurrence – et s’affranchir des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques qui pĂšsent sur eux…

Comme James Mangold le racontait dĂ©jĂ  dans Copland, sans aucun doute l’un de ses meilleurs films, ce sont nos actions, nos prises de dĂ©cisions qui dĂ©finissent ce que nous sommes vraiment. Le personnage de shĂ©rif jouĂ© par Sylvester Stallone devait choisir entre demeurer soumis Ă  la volontĂ© de flics corrompus, ou se faire enfin le garant de la justice. Dans Le Mans 66, il sera cette-fois-ci question, pour Ken et Caroll, de conjuguer un idĂ©al personnel (dĂ©passer ses limites, trouver un sens Ă  son existence en frĂŽlant la mort au plus prĂšs) et les enjeux Ă©conomiques d’une pĂ©riode prospĂšre, terreau d’un capitalisme outrancier qui ne suscite pas encore Ă  l’époque grand nombre de critiques. Durant ses quelques deux heures et demie, le film nous plongera avec passion dans les coulisses de cet univers bruyant et exaltĂ©, alternant les scĂšnes de courses endiablĂ©es, les phases d’expĂ©rimentations technologiques et les interminables rĂ©unions d’affaires. Partageant la mĂȘme passion dĂ©sintĂ©ressĂ©e pour la course, Ken et Caroll se montrent bien vite en complet dĂ©calage avec leur Ă©poque, luttant avec virulence pour conserver leur indĂ©pendance et limiter l’influence des financiers sur leur travail d’équipe. En un sens, Mangold nous livre ici sa version du hĂ©ros Ă  l’amĂ©ricaine tel que le firent en leur temps John Ford ou Frank Capra – qui montrait dĂ©jĂ , dans Mr Smith au SĂ©nat, le combat d’un homme du peuple, motivĂ© par des valeurs humanistes, contre une clique de politiciens vĂ©reux. Le film dĂ©roule ce programme avec un indĂ©niable savoir-faire narratif, quitte Ă  verser dans un certain classicisme (cf. les scĂšnes de vie quotidienne de la famille Miles, illustrant les valeurs nobles du personnage, et qui prennent trop souvent l’allure de cartes postales vintages).

Pour autant, l’écrin trĂšs acadĂ©mique du film vole en Ă©clats Ă  chaque scĂšne de course. Evitant avec intelligence de surligner la ferveur de l’action par une accumulation de plans, le cinĂ©aste accouche d’une expĂ©rience sensorielle proprement spectaculaire, notamment durant les scĂšnes de nuit (qu’on aurait souhaitĂ© plus prĂ©sentes). Lisible, nerveuse, immersive, l’impression de vitesse saisira sans doute jusqu’au spectateur le plus rĂ©calcitrant. RivĂ© au point de vue de Ken, les mains sur le volant, les yeux fixĂ©s sur son horizon victorieux, Mangold dessine avec une grande rigueur esthĂ©tique les contours d’une fresque humaine touchante teintĂ©e d’une certaine ironie noire, le parcours mĂ©connu de deux pionniers des temps modernes. A.R.

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