[LE STYLE DE MALADE] Georges, un cinquantenaire esseulé joué par Jean Dujardin, tombe en pâmoison devant un authentique blouson en daim. Très vite, son style vestimentaire devient une obsession et Georges se met en tête de devenir le seul possesseur de blouson au monde, quitte à semer la mort pour y parvenir. Filmant son odyssée loufoque et sanglante avec un vieux caméscope, il sera aidé dans sa tâche par Denise (Adèle Haenel), une barmaid-monteuse.

On retrouve bien dans ce synopsis décalé et de prime abord assez bordélique toute la sève du cinéma de Quentin Dupieux, ce goût prononcé pour l’absurde pince-sans-rire et les personnages de joyeux drilles un peu bébêtes, aux ambitions souvent démesurées. Une recette longtemps inchangée et devenue au fil du temps bien routinière – en témoignent les deux précédents films du cinéaste, le pompeux Réalité et le dispensable Au Poste!. Mais le drôle d’oizo du cinéma français semble désormais sorti de sa torpeur et s’offre avec son Daim une deuxième jeunesse, renouant avec l’efficacité comique de son tout premier moyen-métrage, le fameux Nonfilm, et mélangeant avec astuce les grandes formes du cinéma qui l’ont inspiré.

Au milieu des décors champêtres et rustiques du Massif Central, Georges se fait tour-à-tour cow-boy, benêt maladroit, héros macho à la confiance excessive et tueur en série imperturbable. Se dégage de cet enchevêtrement de motifs une figure véritablement unique, à la bonhommie communicative, une petite bouffée d’air frais dans un monde que Dupieux nous donne à voir comme trop coincé. Dans ce registre, Dujardin excelle (lui qui n’a de toute façon jamais été aussi bon qu’en jouant les imbéciles heureux), formant avec la décidément irréprochable Adèle Haenel un tandem de choc; deux artistes à l’imagination débordante engoncés dans une vie trop petite pour eux.

Difficile de ne pas voir ici une évocation directe de Quentin Dupieux lui-même, et c’est d’ailleurs sur cet aspect que le film pêche. C’est tout le drame de son cinéma, le réalisateur se montrant incapable de filmer ses personnages sans fondamentalement se filmer lui-même en train de créer. Ce n’est pas rien si Le Daim nous fait lui aussi le coup du film dans le film, sans jamais vraiment creuser l’affaire plus que ça, s’achevant comme d’habitude avec Dupieux de manière abrupte et insatisfaisante. Les erreurs habituelles du cinéaste en somme et sur lesquelles il convient toutefois de passer l’éponge, tant le film se révèle par instants particulièrement attendrissant. Car si le cinéma de Dupieux s’articule autour des saillies comiques (ici particulièrement caustiques), il sait aussi se montrer sous un jour plus sombre, mettant en lumière les ravages de la solitude. Une solitude qui transparaît directement à l’image: à plusieurs reprises pendant l’ouverture du film, Georges, situé à l’avant-plan, nous apparaît flou tandis que le paysage, à l’arrière-plan, est net. Ce paysage, c’est autant l’espace de l’absurde et du décalage que celui de l’abandon, de la détresse du personnage, un espace que le blouson en daim viendra combler de sa présence. Au fond, Le Daim est peut-être le film le plus mélancolique de son auteur (et c’est très bien comme ça).

ALEXIS ROUX

DUPIEUX: LE CHANGEMENT, C’EST MAINTENANT
Quelque chose change dans le cinĂ©ma de Dupieux et c’est lui-mĂŞme qui le dit dans le dossier de presse: «J’avais très envie de me confronter enfin Ă  un personnage qui dĂ©raille, sans artifice, sans mes trucages habituels. Le Daim est donc mon premier film rĂ©aliste. Je sais que ça fait marrer les gens quand je le dis mais je le pense profondĂ©ment. C’est la première fois que je me confronte Ă  la rĂ©alitĂ©. Une histoire, des acteurs et c’est tout. Dans mes films prĂ©cĂ©dents, il y a toujours eu quelque chose qui mettait l’horreur Ă  distance. On peut se dire que ce sont des cauchemars avec leur lot de violence absurde, que tout ça n’est pas vrai. LĂ , j’ai voulu avec Le Daim me rapprocher du fait-divers, en restant toujours du cĂ´tĂ© le plus concret de la folie. Je me rends compte que ça produit quelque chose de très diffĂ©rent sur les spectateurs. Ça les perturbe. Ils ne savent plus s’ils doivent ĂŞtre horrifiĂ©s de ce qu’ils voient ou en rire. C’est une idĂ©e qui me plait beaucoup. Dans mes prĂ©cĂ©dents films, on Ă©tait chez Zinzinland, tout pouvait arriver. Ici, le personnage est concret. Le monde qui l’entoure aussi. Vous pourriez croiser Georges dans la rue. Vous pourriez mĂŞme ĂŞtre Georges. C’est ça qui fait peur. J’ai dĂ©jĂ  cĂ´toyĂ© des «Georges» dans ma vie. C’est assez dĂ©stabilisant. Normalement, dans un rĂ©cit sur la folie, on assiste au glissement du personnage. Ici, on ne sait quasiment rien de Georges.»

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