[CRITIQUE] LAST NIGHT IN SOHO de Edgar Wright

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Répulsion version Disney. Dans une petite ville de campagne, Eloise, une jeune orpheline, qui vit avec sa grand-mère, rêve d’aller étudier la mode à Londres. Un beau jour, elle reçoit un courrier qui va dans ce sens. Le top départ est alors lancé. Mais, une fois arrivée à Londres, ses espoirs vont se confronter à des forces maléfiques, contre lesquelles elle va devoir se battre, et persévérer, pour garder son rêve intact.

Ne te retourne plus. La filmographie d’Edgar Wright ressemble un peu à un parc d’attractions, où chaque film correspond à une attraction bien distincte. On a eu la salle d’arcade dans Scott Pilgrim (2010), la folle course automobile dans Baby Driver (2017), on a désormais la balade nostalgique dans la mythique Carnaby Street, reconstituée avec le folklore inhérent au Swinging London (son rock, ses robes, ses couleurs, sa gaieté). Et le cinéaste, en bon bouffeur de culture(s), de révéler à dessein son amour fou pour les années 60. Parmi les films cultes composant cette décennie, se trouvait un certain Répulsion, ici ostensiblement cité par Wright et c’est ce qui fait un peu peur au début… On redoute l’hommage compassé et donc une version Disneyland du classique horrifique de Roman Polanski. Mais, de bonne humeur, on se laisse assez prendre au jeu de pistes et l’on se laisse d’ailleurs guider, sans trop de résistance, par l’actrice Thomasin Mckenzie, incarnant parfaitement l’esprit mutin et céleste des swinging sixties. En une seule expression, un regard, une phrase, la comédienne fait exister tout un univers. Elle plonge seule, comme Alice au pays des merveilles, dans ce dédale de couloirs menant à cette époque révolue immortalisée en chanson par Petula Clark dans I Know a Place et Downtown, à savoir le centre-ville de Londres, centre du monde en 1960, où les Stones, les Beatles, et toutes les premières dames pop ont débuté. Pour l’héroïne donc, ce monde n’est plus regardé par le hublot de son imagination mais vécu à cent pour-cent, avec ce qu’il possède de plus grandiose mais aussi, et c’est la bonne nouvelle de Last Night in Soho, de plus horrible.

Parce que si l’hommage en soi tient la route de façon très cool, Edgar Wright a la bonne idée de ne pas idéaliser cette époque et donc, loin de la branchitude redoutée, il explore les arcanes, la face cachée d’une glorieuse époque, la condition des femmes, perçues comme des marchandises pour satisfaire le plaisir des hommes, ces cerveaux qui dirigeaient cet immense centre commercial qu’était devenu, à un moment de notre histoire, l’Europe occidental. Cette dimension est ce que le film possède de plus réussi, parce qu’elle fonctionne à la fois visuellement et musicalement. De la même façon que le punk remplace le pop, le personnage d’Anya Taylor-Joy éclipse celui de Thomasin Mckenzie, entachant par la même son horizon festif. Et le film de se renverser au sens propre, de basculer du rêve au cauchemar, de devenir une adaptation inattendue des Illusions perdues de Balzac. Certains y verront un tour de force, un coup de poker redistribuant un peu facilement les cartes. N’empêche: ce saccage d’illusions dorées donne lieu à de vraies belles visions d’horreur, cherchant même à reproduire, parfois avec les mêmes idées (les mains tendues des hommes dans l’appartement de Deneuve), le climat névrotique de Répulsion. Plus dense que prévu, le résultat demande un petit temps de décantation et, bonne nouvelle, il vieillit bien, mélangeant idéalement les éléments du «coming of age» avec la tradition du conte. Preuve qu’il vaut plus et mieux qu’un simple hommage scolaire de cinéphile: s’il s’agit bien de la base et des intuitions, Last Night In Soho se révèle moins prévisible qu’il n’y paraît au prime abord, liant deux visages féminins au destin d’une ville, d’une rue, d’une époque ayant marqué les esprits, mais dont l’histoire et l’inconscient collectif n’ont retenu qu’une face: la plus valorisante. Merci donc à ce cher Wright de célébrer la part sombre de cette époque. S.R.

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