[PAUVRE JACK LONDON] Énième adaptation du magnifique roman de Jack London The Call of the Wild (1903), L’Appel de la ForĂŞt est le premier film « live » mis en scène par Chris Sanders, co-rĂ©alisateur des films d’animations Lilo et Stitch (2002), Dragons (2010) et Les Croods (2013). Lorsque l’on a en tĂŞte des personnages comme Stitch ou Krokmou (Dragons), qui tĂ©moignent tous deux de la fascination de Sanders pour l’animalitĂ©, on comprend en partie pourquoi ce dernier s’est attachĂ© Ă  ce projet-ci, sans doute sĂ©duit par l’audacieuse structure du livre de London, qui suit le point de vue de Buck, un chien de salon devenu malgrĂ© lui chien de traĂ®neau. Le risque, prĂ©visible, Ă©tait qu’il choisisse de gommer la moindre aspĂ©ritĂ© du texte d’origine. The Call of the Wild est un roman oĂą les hommes cognent les animaux pour les « apprivoiser », oĂą les chiens se mordent entre eux pour que chacun tienne son rang jusqu’à ce que la mort les emporte, et oĂą Buck tue son propre chef pour prendre sa place, avant que la meute ne se jette sur la carcasse du vaincu pour le dĂ©vorer vivant. La traduction française du titre n’a d’ailleurs jamais rendu justice Ă  la profonde bestialitĂ© du texte, qui montre le rĂ©veil progressif de la « sauvagerie » (the wild) coulant depuis des lustres dans les veines du hĂ©ros canidĂ©, mais qu’il avait perdue dans le confort d’une maison bourgeoise du sud. Ce retour aux sources quasi-primitif nous Ă©tait prĂ©sentĂ© sans concession, Buck tombant sans regret dans une violence fĂ©roce dont il Ă©tait autrefois le tĂ©moin horrifiĂ©. Il y avait donc lĂ  un beau sujet, des scènes au potentiel cinĂ©matographique vertigineux (Buck projetĂ© le temps d’un instant devant un feu de camp prĂ©historique, son combat contre son chef, l’épuisement des allers-retours successifs dans le Klondike, etc.), fortes de la vĂ©ritable expĂ©rience de Jack London en Alaska. Mais Sanders confirme malheureusement nos craintes, son film jouant Ă  fond la carte du mignon et de la douceur. Bye bye la rĂ©flexion sur la survie darwinienne, sur le sens de l’effort collectif et sur le dĂ©passement de soi Ă  fort potentiel nietzschĂ©en. Au lieu de tout cela, on a un gros chien qui bouscule tout le monde, qui mange des gâteaux, qui fait des grimaces, et qui sauve de petits lapins blancs.

Vous l’aurez compris, le résultat est d’une niaiserie confondante au possible. Certains la relativiseront sans doute en invoquant le fait que le film est principalement destiné aux enfants, condamnant ces derniers à errer dans cet amas de nullité absconse lorsqu’elle n’est pas nanardesque. Mention spéciale à Harrison Ford, qui tient vraiment le rôle principal dans la seconde partie du film en la personne de John Thornton, et qui a dû partir sur un autre plan astral au moment du tournage. Déjà, la simple idée de faire interagir un chien numérique capté en CGI avec lui (imaginons quand même un type en combinaison verte qui tire la langue en souriant pour avoir une caresse) dépasse les limites de l’entendement et du chaos. On pourrait croire que Ford regarde systématiquement à côté du chien dans le film parce qu’il n’y avait pas de corps présent au moment du tournage pour guider ses yeux, mais non, c’est bien la gêne, profonde, viscérale, hantée, qui lui donne cet air complètement ahuri, voire désespéré. Le doubleur français (parce que oui, on l’a vu en VF) a d’ailleurs dû siroter on ne sait quoi pour réussir à prononcer au premier degré les aphorismes convenus du personnage en voix-off, martelant les oreilles d’un spectateur hilare à grand coup de « SI Y’A BIEN QUEQU’CHOSE QUE J’SAIS SUR BUCK… ».

En dépit de la présence de Janusz Kamiński, directeur photo attitré de Steven Spielberg depuis La Liste de Schindler (1993), le visuel ne rattrape rien. Tout est moche au possible, des plans rapprochés tournés en studio aux plans larges en fond vert, aboutissant à une hétérogénéité visuelle déconcertante, et surtout très cheap. Le chien ne fonctionne jamais, toutes ses interactions avec les humains sont ridicules, et au fond, tous les enjeux qui lui sont liés sont résolus dans la première demi-heure. Le fameux « appel de la forêt » n’est incarné que par une seule et unique idée de mise en scène : un loup noir fantomatique que Buck voit parfois au loin. Parce que ouais, les chiens aussi ça voit des esprits. L’idée revient tellement de fois à l’écran dans les mêmes modalités qu’on a l’impression d’assister à un running-gag des Simpsons, culminant avec le plan tant attendu où Buck, la truffe numérique au vent, regarde le loup en lui disant des yeux : « j’ai compris… ». De notre côté, nous avons juste compris que le film est une catastrophe industrielle, turbo-nanar tout bon à alimenter cette grande machine à memes et à GIFs qu’est Internet. Il faut le voir pour le croire.

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