Effet spécial: l'homme invisible se voit dans la glace
Effet spécial: l'homme invisible se voit dans la glace

[JE TE VOIS] Répétée plusieurs fois au cours du film, cette courte maxime souligne bien l’importance du regard dans L’Angle Mort, troisième long-métrage de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic. Plus qu’une simple mécanique de cinéma fantastique, l’enjeu du regard prend ici une dimension triple (métaphysique, romantique et politique) et confère à ce film d’auteur une personnalité résolument singulière. Reprenant à son compte les recettes inusables du cinéma de genre des débuts (les hommages à L’Homme Invisible que campait Claude Rains en 1933 sont légion), le film suit le parcours de Dominick, employé d’un magasin de musique et musicien amateur d’origine africaine, vivant dans une grande cité en proche banlieue parisienne. Un visage parmi les visages, à ceci près que Dominick possède le don de devenir invisible depuis sa plus tendre enfance. Un pouvoir aux allures de handicap qui lui confère le don d’observer sous un angle inédit les vies de ceux qui l’entourent, mais l’emprisonne du même coup dans une solitude existentielle.

D’emblée, le film ancre son personnage dans un quotidien des plus terre-à-terre qu’un surnaturel visuellement minimaliste viendra bouleverser. Si l’on imagine volontiers un budget hélas trop maigre pour en faire plus, l’absence d’effets tape-à-l’œil participe à l’identification du spectateur autant qu’il inscrit le film dans un certain réalisme poétique. Chaque manifestation du pouvoir de Dominick se traduit à l’image par un escamotage, une bascule visuelle d’une grande beauté (un reflet qui disparaît progressivement dans un miroir, les lumières d’un couloir qui virent au clair-obscur, etc…) pour signifier autant la sortie de notre monde que l’entrée dans un autre, où le voyeurisme discret devient pour Dominick le seul moyen d’exister, de s’extirper de la masse. «Je regarde, donc je suis». Le film prolonge sans surprises cette problématique vers une critique politique, dénonçant la fracture qui lacère notre société (cf. la scène de dîner mondain, où Dominick se heurte à l’hostilité sourde d’une population aisée). Par sa différence biologique autant que par sa couleur de peau, Dominick est un étranger jusque dans sa propre famille, sa sÅ“ur (jouée par l’humoriste Claudia Tagbo, dans un contre-emploi surprenant) n’acceptant pas sa différence profonde.

Au final, c’est surtout par sa dimension romantique que le film achève de s’élever au-dessus de la mêlée. Au cours de ses pérégrinations, Dominick croisera la route de deux femmes: d’abord Viveka (formidable Isabelle Carré), issue d’un monde artistique et branché, idéal amoureux insaisissable pour Dominick et point d’ancrage pour le spectateur. Puis Elham, une jeune musicienne aveugle (Golshifteh Farahani), qui perçoit le monde au lieu de simplement le voir et saura passer outre la carapace de Dominick, jusqu’à toucher du doigt sa singularité profonde. Dans la mise en place de ces deux relations charnières, dans l’analyse des tourments de l’âme qui taraudent cette figure contemporaine qu’est Dominick, le film réussit l’hybridation particulièrement pertinente de deux cinémas que beaucoup s’entêtent encore à opposer. L’Angle Mort est sans conteste un incontournable du cinéma hexagonal de cette année. A.R.

TRIVIDIC & MARIO-BERNARD, FANTASTIC BOYS
Sur le papier, L’angle mort s’impose comme une relecture noire, urbaine et Lovecraftienne à mort du mythe de l’homme invisible: «Le fantastique est un genre qui nous intéresse beaucoup à partir du moment où il nous oblige à recréer le réel de manière pertinente et précise», nous confiait Patrick Mario Bernard, lors de la sortie de L’autre. «Pour qu’il opère, il faut construire le monde de façon rigoureuse. C’est le glissement qui fait que les repères se perdent petit à petit, que les zones d’ombre deviennent de plus en plus inquiétantes, que l’on commence à receler des présences. Cela nous traverse en permanence. En fait, notre goût pour le fantastique est moins à rapprocher de la question du genre que d’une forme de sensibilité aux choses. Personnellement, j’ai l’impression de vivre dans le fantastique en permanence. La porosité du monde, la façon dont les choses circulent fabriquent du fantastique en continu. Pour nous, l’inconnu n’est pas une peur. Ce qui nous intéresse, c’est d’aller vers l’inconnu.» Soit faire dans ce nouveau long comme un certain Shyamalan: montrer le super-héros par le prisme de l’intime et de la quête existentielle: «Cela compte beaucoup pour nous de jouer avec cette orchestration du monde. De passer de choses gigantesques où la place de l’individu est noyée à des espaces beaucoup plus intimes et petits où le personnage retrouve tous ces contours. Pour montrer justement que ces contours sont extrêmement fragiles. On peut les perdre très vite.»

Se perdre vite et bien. Chez eux, on adore se paumer dans le tumulte urbain pour éprouver une intense mélancolie: «Les paysages urbains, de nuit, grâce à l’éclairage qui pose un glacis sur tout ça, amènent une nouvelle beauté urbaine qui de jour est complètement dévastée par l’incohérence complète de ce monde.» Et là, normalement, vous opinez tous de la tête en vous sentant compris. Vous aussi, vous êtes excités comme des puces. Vous voulez voir ça. Un joyau discret dont le reste du casting en contre-emplois à la Nicloux (Claudia Tagbo, Comte de Bouderbala…) ajoute au trouble. Influencés pour les arts plastiques par Dan Graham et Marcel Duchamp, et pour le cinéma, par Tod Browning, Stanley Kubrick, Steven Soderbergh, Michael Mann, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic veulent nous emmener en bons singuliers du cinéma franco-français à la découverte d’un monde invisible dans notre quotidien peuplé de fantômes invisibles et de démons intérieurs. Mais, attention, ne pas s’attendre à une redite des précédents travaux, juste à une continuité d’obsessions: «Ce qui détermine les formes que l’on visite, c’est le sens», ajoute Patrick Mario Bernard. «La question du brio et de l’épate ne nous intéresse pas. Ce qui compte pour nous, c’est de trouver l’image qui va être en adéquation avec ce que la chose raconte. La question du style est secondaire. Forcément, il en découle un style mais L’angle mort n’a pas nécessairement le même style que L’autre. Il a la tête qu’il doit avoir, aussi simplement que ça.» J.F.M.

 

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