"La Vie invisible d'Euridice Gusmao" de Karim Aïnouz a remporté le Prix Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes

[CES FEMMES QUI VENAIENT DU BRÉSIL] Dans les années 50, à Rio de Janeiro, au cours d’un repas de famille où il faut brosser le fournisseur de farine de son boulanger de père dans le sens du poil, les deux sœurs Gusmão scellent leurs destins. Guida (Júlia Stockler), l’ainée, souhaite retrouver dans la nuit Yorgos, un marin grec dont elle est éprise. Eurídice (Carol Duarte), sa cadette, tente de s’intégrer dans ce milieu de paraître entre familles tout en rêvant de rejoindre un jour le Conservatoire de Vienne. Cette nuit-là, Guida ne rentrera pas, décidée à suivre Yorgos sur les océans. Mais un an plus tard, tandis qu’Eurídice épouse Antenor, le fils dudit fournisseur de farine, Guida revient à son Rio de Janeiro natal, enceinte. Elle percutera de plein fouet la disgrâce de son père, la sommant de ne plus jamais revenir, et lui faisant croire qu’Eurídice a quitté le Brésil pour l’Autriche. Se déploie alors un puissant mélodrame tropical.

Lauréat du Prix Un Certain Regard lors du dernier festival de Cannes, Karim Aïnouz fait visuellement de La vie invisible d’Eurídice Gusmão un mélodrame banlieusard aux personnages féminins dans la veine de Tout ce que le ciel permet (1955) de Douglas Sirk ou Lola, une femme allemande (1981) de R.W. Fassbinder. On y retrouve des couleurs chatoyantes où tout est sublimé, du mobilier, des tissus en passant par la lumière naturelle. Ces couleurs mettent l’accent sur les diverses émotions des protagonistes, que la caméra choisit bien souvent de se trouver très près des corps. On est alors au plus proche des sensations des personnages. On ressent la puissance des embrassades, la sensualité des danses ou la douleur de la consommation d’un mariage. Mais le film est surtout un mélodrame par sa puissance dramatique.

En dépit de son titre, La vie invisible d’Euridice Gusmão ne se concentre pas uniquement sur la vie d’Eurídice, il raconte aussi celle de sa sœur Guida. Les sœurs Gusmão, brillamment interprétées, vivent deux vies invisibilisées, par leur père, leur mari, ou par leur place dans la société. Deux sœurs aux trajectoires opposées mais presque parallèles, tant elles sont marquées par des obstacles similaires de vies de femmes, comme la pression du premier rapport sexuel avec son mari ou la pression de la maternité, que l’on soit en couple ou mère célibataire. Le film met alors en lumière les vies invisibles de femmes de cette époque, qui évoluent et tentent d’avancer malgré le contexte particulièrement machiste de la société brésilienne des années 50, discours dont la pertinence peut se sentir encore aujourd’hui. Les vies sont invisibles, mais les retrouvailles également. Les rencontres se font en arrière-plan, alors que les sœurs ne regardent pas dans la même direction et ne peuvent se voir. Ces rencontres, sans en être vraiment, illustrent le décalage que le temps et la brutalité de la société brésilienne a fait sur ces deux sœurs. Elles ne sont plus sur le même plan, qu’il s’agisse de plan de cinéma ou de plan de vie. Seul le spectateur est témoin de tous les rendez-vous manqués. P.N.

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