[La solidarité, ou la merde] Premier long-métrage de l’espagnol Galder Gaztelu-Urrutia, La Plateforme raconte l’histoire de Goreng (Iván Massagué), un détenu fraîchement incarcéré dans «La Fosse», une prison verticale comptant plusieurs centaines de niveaux, chacun d’entre eux comptant deux prisonniers. Tous les jours, une plateforme remplie de mets délicats s’arrête à chaque niveau pendant deux minutes, les détenus se trouvant aux étages inférieurs devant se contenter des restes de ceux se situant au-dessus d’eux. Passé un certain niveau, les détenus n’ont tout bonnement plus rien à manger, et finissent par s’entredévorer. Chaque prisonnier peut  garder un objet personnel sur lui, mais ne peut en aucun cas garder de la nourriture venant de la plateforme, sous peine de voir la température de sa cellule augmenter ou diminuer drastiquement. Dernière règle : tous les mois, les prisonniers changent de niveau de façon aléatoire, chacun espérant ne pas tomber sur un étage trop bas deux mois d’affilé, sous peine de voir sa vie mise en danger…

Dans son essai De Caligari à Hitler, une histoire psychologique du cinéma allemand (1947), le philosophe Siegfried Kracauer définit le «film social» comme une oeuvre devant produire une analyse sociale, que ce soit de manière allégorique ou réaliste. Cette analyse doit s’inscrire dans une perspective critique, au sens où elle doit faire la généalogie d’un fait ou d’une situation sociale pour montrer qu’elle ne va pas de soit, et qu’elle est toujours le produit d’un système de pensée économique et politique beaucoup plus large. Sous ses allures de petite série B trainant sa carcasse (comme tant d’autres) de festival en festival, La Plateforme cache pourtant la marque d’un très grand film, invoquant aussi bien la radicalité critique d’un John Carpenter que l’esprit satirique et morbide d’un Marco Ferreri. S’inscrivant pleinement dans la définition donnée par Kracauer, le film a l’audace de représenter littéralement la théorie (libérale) du ruissellement économique au travers d’un concept de science-fiction horrifique somme toute assez simple, et pourtant diablement efficace. D’une intelligence folle, Gaztelu-Urrutia creuse les moindres recoins cinématographiques de son idée afin de redéfinir en permanence sa critique, totale et enragée, passant du nihilisme célinien au didactisme brechtien avec une aisance remarquable. Rejetant rigoureusement le moindre embryon d’essentialisation, La Plateforme montre méthodiquement les conditions de développement d’une micro-société fasciste, chacun excusant sa propre ignominie en rejetant la faute sur son voisin du dessus, telle la fameuse structure en oignon dont parlait Hannah Arendt dans Les Origines du Totalitarisme (1951), et dont le coeur névralgique est cette entité abstraite que chacun nomme «Administration». 

«Manger, ou être mangé», «la solidarité, ou la merde», «tout dépend de vous, seulement de vous», tels sont les mantras de Trimagasi, le vieux compagnon de cellule du héros, ignoble personnage dont l’égoïsme et l’inhumanité puisent leurs racines dans la structure même de cette fosse où il vit depuis des mois, et dont il a exploré bon nombre de niveaux. Alors qu’elle entendait créer des «réflexes de solidarité spontanée» chez les prisonniers, l’Administration n’a fait que conforter le mythe de la loi de la jungle, violente, injuste et individualiste. Cet avilissement des corps et des esprits est symbolisé par la plateforme elle-même, qui à chaque fois qu’elle apparaît à un niveau, transforme les détenus en bêtes affamés.

Comme dans La Grande Bouffe de Ferreri, la nourriture, appréciée et dégustée par les locataires des premiers niveaux, devient de la «bouffe» pour les plus malchanceux, triviale, mécanique, rentrant par la bouche et sortant par le cul («La solidarité, ou la merde»), avant de tomber sur le visage de ceux qui vous sont littéralement «inférieurs». La radicalité politique et picturale du film (cannibalisme, meurtres, éventration d’animaux, défécation des privilégiés vers leurs voisins du dessous) ne l’empêche pourtant pas de mettre en scène des mécanismes de lutte dans son dernier segment, faisant les yeux doux au turbo chaos Invasion Los Angeles de John Carpenter. Sans tomber dans une «happy end» antisociale et mensongère, Gaztelu-Urrutia propose ainsi une ligne de fuite, incertaine, floue, semblable à cette fenêtre ouverte vers un embryon d’espoir dont parlait Alain Damasio (voire citation ci-dessous), et qui, dans une coïncidence gnostique assez touchante, s’incarne en la personne d’une petite fille fragile.

 «Toute lutte, il me semble, part d’une perception viscérale, brute : quelque chose est perçu, vécu comme intolérable et nous met «hors de nous», nous projette au dehors pour le changer, le renverser, l’abattre. Seulement ce mouvement d’éjection a souvent besoin d’une fenêtre entrouverte par où passer qui trace devant nous la ligne de fuite, la rende enviable» Alain Damasio, «Retour vers le futur», entretien avec le collectif Constellations

Au cinéma, l’horreur consiste à montrer des choses qui n’avaient jusqu’alors pas de légitimité à être montrées, ou bien à montrer des choses que l’on pensait aller de soi, mais sous un nouveau jour, moins familier et plus monstrueux. En clair, l’horreur, c’est révéler l’envers du décor, montrer que l’innocence n’est pas si innocente, et que le monstre ne relève pas systématiquement de l’altérité pure et dure. En ce sens, La Plateforme est un grand film d’horreur, un bombe chaos se réinventant en permanence, et qui saura secouer le cocotier des consciences amorphes. Lauréat du prix du public «Midnight Madness» à la dernière édition du festival de Toronto, ainsi que du Grand Prix au festival du film fantastique de Sitges, La Plateforme est désormais disponible sur Netflix. 

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