Le réalisateur Jorge Sanchez-Cabezudo a peut-être vu et aimé les films fomentés par Inarritu et Arriaga (la trilogie Amours Chiennes-21 Grammes-Babel) mais La nuit des tournesols, son premier film aux allures de chronique polyphonique tragique, n’a besoin d’aucune comparaison pour imposer son atmosphère envoûtante, sa pudeur déchirante et son secret vital. Une bonne surprise perdue dans l’anonymat estival. Encore une.

Nous sommes au coeur des Pyrénées espagnoles, en pleine campagne. Dans les champs de tournesols, un meurtre a eu lieu. Et le coupable sillonne les routes en quête de chair fraîche. Quelques jours plus tard, une jeune femme qui accompagnait une équipe de spéléologues est violemment agressée par ce qui semble être le tueur du premier meurtre. Réactions en chaîne et effet boule de neige: ce qui avait commencé comme la traque d’un horrible pervers devient une dénonciation de la médiocrité humaine. Kézako ? Au cinéma, soyons francs: les bonnes surprises arrivent rarement en été, saison prétexte pour vider tous les tiroirs poussiéreux. Pourtant, à en juger cette étonnante Nuit des tournesols, il semblerait qu’une anomalie se soit glissée dans le lot. Non seulement le film n’a rien de honteux mais en plus il constitue un brillante réflexion sur l’avidité et la culpabilité qui sur environ deux heures prend à contre-pied les attentes policières, détaille les soucis de personnages perdus dans leurs ambivalences morales avec la précision d’un métronome et renvoie nerveusement, par son aspect viscéral et frondeur, au bon cinéma des années 70, celui des rape and revenge et des séries B qui n’avaient pas peur de s’asseoir sur la bienséance.

Oui, La nuit des tournesols, récemment primé au dernier festival de Cognac, appartient à ce standard de films inclassables qui réjouissent l’œil et séduisent l’esprit. Sans nécessairement que l’on sache pourquoi. Assez injustement, il risque de passer inaperçu. Incontestablement, le procédé narratif (plusieurs destins s’entrecroisent et finissent au bout du compte par former une intrigue plurielle à message) n’est pas nouveau: d’ailleurs, le film choral et ses ficelles humanisantes laissent toujours suspecter des facilités et des ecueils plombants (facilités, invraisemblances, raccourcis psy, ce genre). Par miracle, Sanchez-Cabezudo, patronyme à retenir, ne se contente pas de surfer sur un effet de mode et filme avec sa caméra scalpel des individus qui tentent de faire face à des situations moralement ignobles.

Loin des émules Bob Altman, PT Anderson et Ray Lawrence, le cinéaste échappe aux dissertations Lelouchiennes pour raconter une histoire simple dont le traitement alambiqué apporte un point de vue nouveau. Le climax est une scène de viol filmée crûment sans artifice, ni pathos. Elle nous arrive en plein fouet dès les trente premières minutes pour qu’on subisse le traumatisme de l’héroïne et comprenne les conséquences néfastes qu’il va induire chez les deux hommes qui l’accompagnent. Par la suite, toute une galerie de personnages se dessine (personnage aveuglé par la vengeance, flic corrompu et vénal) et plus le film avance, plus il devient complexe. Comme si l’imbrication des intrigues était le moyen suprême pour fuir le manichéisme et le jugement pesamment moralisateur. Ce n’est que progressivement et doucement que le film révèle ses grandes qualités. Tout est dans l’humilité et l’absence totale de pose ou de prétention. Inutile de faire des loopings avec une caméra pour capter une violence rentrée ou une blessure intime. Loin de sombrer dans la caricature, sa peinture des relations humaines est juste (tout le monde essaye comme il peut de se dépatouiller d’une situation a fortiori inextricable) et la toile du fond de whodunit est élégamment court-circuitée (pendant tout le film, le serial-killer présumé vagabonde et personne ne s’en soucie).

La nuit des tournesols est un film sur l’aveuglement et idéalement il est souvent d’une beauté éblouissante. Ce qui est remarquable, c’est cette espèce de fausse placidité ambiante, l’impression d’errer dans un champ de blé et de pouvoir tomber à chaque faux pas sur un cadavre. En simulant la légèreté (photo éclatante, rythme émollient), le cinéaste accentue la gravité sans s’appesantir ni s’abîmer dans la réduction socio-psy. La noirceur, totale, fustige toute forme de complaisance et assure au contraire la cohérence d’un film qui ne triche jamais avec ses personnages, dont les actes correspondent à une éprouvante logique. L’intensité et la rigueur extrême du film, nullement recroquevillé sur les figures usuelles du naturalisme, étreignent du premier au dernier plan. Sa modestie et son honnêteté emportent tout sur leur passage. Une réussite estivale inespérée. «Encore une», diront sans doute les mal lunés. En même temps, qui s’en plaindra ?

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