Victorieux de l’appel de film de genre lancé par le CNC, La Nuée portait une sacrée pression sur les épaules: que se cache t-il derrière ce petit (grand) film qui semble rafler tous les suffrages? Sur le papier, il touche même déjà à deux thèmes pas très friendly avec le ciné de genre français: le film écolo et le film d’horreur animalier qui aujourd’hui fait la part belle des soirées poubelle sur NRJ12. L’alliance des deux était particulièrement considérée dans les séries B horrifiques des années 70 où l’on avait pris conscience qu’on foutait la nature en l’air… et que celle-ci comptait bien nous le faire payer. Des cafards (The nest), en passant par les animaux sauvages (Day of the animals), les insectes de toutes sortes (Bugs), les fourmis (Phase IV), les ours (Grizzly ou Prophecy), les vers de terre (La nuit des vers géants): de quoi foutre des cheveux blancs à la mère Bardot!

Dans cette animalerie chaos, on n’avait pas encore approché les sauterelles, dont les ravages réels ne sont plus à prouver, et que le cinéma a surtout assimilé fatalement aux sept plaies d’Égypte. Suliane Brahim, saisissante (un César please), incarne une fermière au bord du gouffre ayant trouvé dans l’élevage de sauterelles un modèle économique à-peu-près viable. Dans sa petite serre, elle s’occupe minutieusement des bestioles, les transforme en farine protéinée après un long processus et revend le tout quand elle le peut. Mais la cadence ne suit pas, et ce qui ressemble à un commerce aussi original qu’équitable, change la vie de la veuve en disque rayé qui tourne en boucle. Suite à un accident, la mère de famille trouve une solution inattendue qui triple la qualité de son élevage… jusqu’au point de non retour. À la lueur mentholée des serres – car oui il en faudra bientôt plusieurs – le bruit incessant des insectes annonce le pire.

La gageure de Just Philippot et de ses scénaristes Jérôme Genevray et Franck Victor, c’est de se débarrasser de la référence religieuse citée plus haut et du côté pop-corn casse-gueule des bandes à la Roger Corman (qui aurait adoré d’ailleurs un tel pitch). Le trio reste prudent, et c’est en cela aussi que leur vision se concrétise de manière convaincante, naviguant avec une justesse magistrale entre l’horreur grouillante et le drame rural sans toutefois se prendre les pieds dans le tapis. Un équilibre qui ne ravira sans doute pas les amateurs de sensations fortes, c’est probable. Pourtant les faits sont là: La Nuée est d’une maîtrise qui fait sincèrement plaisir, avec une mise en scène fluide qui ne délaisse aucun comédien, ne tombe ô grand jamais dans le ridicule, et fait preuve d’un premier degré indéboulonnable. Sans monter sur ses grands chevaux ni marteler le spectateur de symboles lourdingues, La Nuée pose les bonnes questions, de l’échelle intime à l’échelle industrielle: jusqu’où doit-on se sacrifier pour rendre ses enfants heureux et peut-on jouer indéfiniment les Frankenstein avec Dame Nature? On peut aussi y voir une fable anticapitaliste, la métaphore d’un chagrin monstrueux devenu incontrôlable ou du jeu terrible que peuvent entretenir petits agriculteurs et grands manitous. En bref, on peut y voir ce qu’on veut et c’est ça qu’on aime dans le fantastique bien fait. J.M.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici