[CRITIQUE] LA FIEVRE DE PETROV de Kirill Serebrennikov

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Zinzin, oui, mais un peu trop. Dans l’atmosphère chargée d’un bus, à Iekaterinbourg, ville de la Sibérie occidentale, Petrov, auteur de bandes dessinées, tousse sans relâche sans mettre la main devant sa bouche. Il est entraîné par son ami Igor dans une longue déambulation alcoolisée, à la lisière entre le rêve et la réalité. Progressivement, les souvenirs d’enfance de Petrov ressurgissent et se confondent avec le présent. Séparé de sa femme bibliothécaire, il pourrait bien avoir transmis sa grippe à son fils, âgé d’une dizaine d’années.

Il a mis la fièvre. Présenté comme l’adaptation du roman d’Alexei Salnikov Les Petrov, la grippe, etc. (éditions des Syrtes, 2020), ce voyage de 2h25 tonitruant et bubonique, hyperréaliste et fantastique, narrant la transe hallucinatoire d’un dessinateur de BD touché par la grippe (et par la gnôle avec son copain Igor!), se déroule entre époque contemporaine et souvenirs d’enfance à l’ère soviétique, au milieu des années 70. Au dernier Festival de Cannes, l’honnêteté nous incite à confesser que nous étions totalement passé à côté de cette allégorie hyperbolique et hallucinée (voir le compte-rendu de Gautier). Quid de la revoyure? Toujours le même mélange de profonde perplexité et de réel emballement face à un cheminement tortueux et à son application au chaos, dont on voudrait saluer l’affranchissement de toutes les contraintes spatiotemporelles mais dont on souhaiterait pointer les limites (en clair, on n’y comprend rien).

Deux options s’imposent, alors: soit on quitte la salle furax face à un tel robinet d’images clinquantes et gargouillantes; soit on succombe pour de bon, pupille grande ouverte, à ce qu’il convient d’appeler une ascension défoncée. Les plus réceptifs cet objet à fort goût de diéthylamide s’accorderont sur le fait que, dans ces contusions esthétiques, y surnage mieux que jamais un travail de cinéaste et que lorsqu’on aura recomposé comme un spectateur intelligent le puzzle volontairement déconstruit (les ruses déployés pour échapper à une censure?), on lira ce que Serebrennikov a glissé entre les lignes avec éclat et subversion. Mais la seule et grande certitude en sortant de la salle (avec une possible migraine, sachez-le), c’est que ce pur moment de défonce scopique vaut la peine d’être vécu uniquement au cinéma et qu’on a presque envie d’y retourner pour en profiter (car, ça ne court pas les rues), de percer tous ses mystères comme d’expérimenter toutes ses dimensions. T.A.

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