Un chef-d’œuvre (mais ça n’engage que moi). Gamhee (immense Kim Min-hee) profite de l’absence de son mari, parti en voyage d’affaires, pour rendre visite à trois de ses anciennes amies. En cinq ans de mariage, elle n’a jamais été séparée de son époux, au point d’abandonner toute vie sociale et tous liens amicaux. Le film se compose comme un triptyque articulé autour de ces trois rencontres. A chacune de ces retrouvailles, un homme fait irruption de manière inattendue et vient briser le fil tranquille de leurs conversations.

Les HongSang-soophiles seront aux anges, les autres non. Auréolé de l’Ours d’argent de la mise en scène au dernier Festival de Berlin, Hong Sang-soo revient à la couleur avec La Femme qui s’est enfuie, après une trilogie de films en noir et blanc. Malgré ce retour à une image plus douce, le vingt-quatrième film en vingt-quatre ans de carrière du maître sud-coréen poursuit néanmoins le sillon mélancolique entamé depuis Seule sur la plage la nuit en 2017. S’il a toujours dépeint les rapports tumultueux entre femmes et hommes tout au long de sa carrière, Hong Sang-soo n’a jamais été aussi loin, au point de les ériger ici, comme deux mondes irréconciliables. Le cinéaste délivre pendant 1h20 un sublime récit de sororité caché du regard des hommes. Ces derniers sont, pour la première fois chez le réalisateur, exclus, ou plutôt, placés à la marge de ce récit. Hong Sang-soo, qui s’est toujours attelé à filmer les hommes comme des êtres pleutres et pathétiques, achève de les représenter comme des figures à la fois abstraites et monstrueuses. Ce sont soit des silhouettes filmées de dos dans l’entrebâillement d’une porte (donnant vers le refuge féminin), soit des fantômes lointains qui hantent les discussions des protagonistes (notamment le mari de Gamhee), soit des métaphores grotesques (le coq qui grimpe sur les poules pour leur asséner des coups de becs et asseoir sa domination).

Derrière son aspect conceptuel, La Femme qui s’est enfuie dresse également le portrait de Gamhee en femme en fuite. Bien qu’elle ne soit pas littéralement en fuite, Gamhee profite néanmoins de l’absence de son mari, vis-à-vis duquel elle était presque enchainée cinq années durant, pour s’évader de la prison formée par son couple. Gamhee parait également en train de fuir constamment le réel, de s’échapper d’elle-même. Même lorsqu’elle écoute ses amies, sa présence semble toujours en creux. On a l’impression qu’elle porte un masque, sous lequel est dissimulée une tristesse insondable. Elle a cette puissance évasive, spectrale, que seule une actrice comme Kim Min-hee peut jouer à la perfection. Peut-être parce que la muse et compagne de Hong Sang-soo incarne presque à elle seule la nouvelle mélancolie qui irrigue le cinéma du réalisateur du Jour d’après et de Hotel by the river: son bannissement de l’industrie cinématographique coréenne depuis le scandale de sa liaison adultère avec le cinéaste.

Depuis Seule sur la plage la nuit (2017), Hong Sang-soo semble faire du drame intime de Kim Min-hee la thématique sous-jacente de son cinéma. En résultent des films qui baignent dans une atmosphère troublante, à la fois tendre et désenchantée, où subsistent des personnages isolés, déracinés, abandonnés, en fuite (voire en exil), à la lisière de la mort – certains sont mêmes déjà morts. Une mélancolie qui s’exprime par l’épure formelle – jusqu’à l’effacement – qui s’accentue progressivement dans des films structurés comme une alternance d’espaces déconnectés (le plus souvent des lieux confinés avec en arrière plan une nature lointaine et écrasante). Les scènes de beuveries communautaires, magnifique cliché hongien, semblent également frappée par cet étiolement. La rencontre avec Kim Min-hee a opéré un véritable bouleversement chez Hong Sang-soo – allant certes de concert avec l’instauration d’une méthode de production ultra économique favorisant les tournages et les effets minimalistes.

Dans les dernières secondes de La Femme qui s’est enfuie, on ne s’étonne pas de voir Gamhee retourner une deuxième fois au cinéma. La salle de cinéma est autant un refuge pour Gamhee et sa tristesse sourde, qu’un rappel de la position inconfortable de Kim Him-hee, condamnée à rester à l’écart des productions coréennes. Les derniers films de Hong Sang-soo portent en eux cette douleur, et, en parallèle, ne cessent de rappeler à quel point Kim Min-hee est l’une des plus grandes comédiennes au monde. M.B.

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