[CRITIQUE] LA FAVORITE de Yórgos Lánthimos

C'est quand mieux que "Le doutage" de Mylénie de Gouinaloux

[NO MORE ACHTUNG ACHTUNG] Du Cerf sacré ou de Yórgos Lánthimos, on ne savait de qui était la mise à mort du dernier film du réalisateur de Canine, pris dans le piège carnassier du wannabe chaos. Achtung nous hurlait t-il alors, après avoir revu pour la onzième fois Funny Games. Nous on veut bien, mais à quel prix… Passons donc cette excursion anglo-saxonne qui a clivé comme jamais, et venons-en à cette Favorite, un projet rétrospectivement initié après Canine et juste avant The Lobster. Un positionnement qui, avouons-le, rassure, au service d’un virage de genre pas prévu du tout pour le grec chaos, soit dans le cas présent un film en costumes, et un vrai. Poudré de prés, cousu main, apprêté et doré. Ou du moins, en apparence. Et cette prise de risque si brusque sied parfaitement à Yórgos Lánthimos, qui non seulement ne répète pas les erreurs de sa laborieuse Mise à mort du machin, mais offre quelque chose de réellement nouveau dans sa filmo.

Plus de mur blanc appelant au sang, plus de familles à dézinguer, plus d’entourloupes Buñuelienne. Mais respirez : c’est quand même bien du Lantimos. Et l’histoire alors ? Pas besoin d’aller voir Stephane Bern : car l’histoire avec un grand H, authentique et fort bien utilisée, n’est que secondaire dans ce faux triangle amoureux plutôt du genre catfight. Créature odieuse flinguée par la goutte et orpheline de tout (plus de mari, plus d’enfant et que des lapins à présent), la Reine Anne (Olivia Colman) est secondée par sa bonne amie Lady Sarah Malborough (Rachel Weisz), qui ne se contente pas de la conseiller, mais l’occupe, la corrige, l’étreint, et prend aussi parfois les commandes. Relation douce-amère, quasi sado-maso, où l’une a besoin de l’autre, et vice versa, où les baisers peuvent filer comme les claques. Puis arrive un jour, maculée de boue et de merde, la pauvre Abigail (Emma Stone), une cousine de Sarah débauchée au château comme servante. Bien que venue de loin, la jeune fille s’applique à faire tourner les têtes, et plus particulièrement celle de la Reine. Et la malice de la paysanne est sans limites, contrairement à ce que s’imagine Sarah, bien trop sûr d’elle. Car ce n’est pas seulement dans l’oreille de la Reine qu’il faut chuchoter des mots doux, il faut aussi savoir jouer de sa langue autre part !

Bref, La favorite n’est pas un huis-clos soyeux façon Chantal Thomass: derrière la musique baroque et les décors majestueux que la caméra lèche jusqu’à l’étourdissement, tout est malpoli, vénéneux. Chaque personnage a sa petite mélodie dans la tête mais le spectateur ne saurait deviner les drames à venir: volontiers ordurier, La favorite devient cette musique de chambre qu’on joue volontairement faux, s’illustre comme un crachat sur les draperies. Une esthétique grotesque bien connue du cinéma de Peter Greenaway (remember Meurtre dans un jardin anglais et ses nobles qui parlaient de diarrhée en bouffant des prunes), et un portrait de l’ascension féminine aussi belle que cruelle, comme le savait si bien le mettre en scène Paul Verhoeven (Showgirls ou Katie Tippel). On se pousse dans les ravins, on shoote des colombes, on fait des courses de homards, on se tape dessus pour se faire la cour. Le trio Rachel Weisz/Olivia Coleman/Emma Stone (qui trouve ENFIN une occasion de se dévergonder avec un rôle des plus ambigu) fait des merveilles: la commandante blessée, la grande enfant monstre, l’arriviste croquante. Toutes folles, passionnantes, merveilleuses. Bien sûr, la farce a son revers, ne laissant à la fin que des corps et des cœurs brisés. Si bien que, dans un plan final quasi-lynchien (ou buñuelien?), on ne rit plus du tout…

JEREMIE MARCHETTI

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