[UN FILM BEAU COMME UN PREMIER] Biberonnés aux films de Steven Spielberg et de Robert Zemeckis, le réalisateur-scénariste Léo Karmann et la scénariste Sabrina B. Karine ont voulu écrire un premier long-métrage prenant ses racines dans le cinéma qu’ils aiment. Leur ambition de produire un divertissement de qualité, conjuguée à leur appétence pour la rêverie et l’émotion, les amène alors à l’idée d’un personnage capable de prendre l’apparence de n’importe qui. Un concept fort, potentiellement risqué, mais très intelligemment circonscrit aux doutes et aux questionnements identitaires de leur personnage adolescent. Essuyant de nombreux refus de la part de producteurs peureux et/ou hostiles, Karmann et Karine prennent leur mal en patience, écoutent les conseils des uns et des autres, et réécrivent jusqu’à douze fois un scénario devenu du béton armé. Ils arrivent finalement à séduire Grégoire Debailly de Geko Films, à qui l’on doit notamment la production de Shéhérazade (Jean-Bernard Marlin, 2018). Ainsi naît La Dernière Vie de Simon, l’histoire d’un jeune orphelin capable de prendre l’apparence des personnes qu’il a déjà touchées. Un jour, son meilleur ami meurt dans un accident dont il est le seul témoin. Il décide alors de prendre son apparence pour ne pas faire de la peine aux parents, et surtout réaliser son rêve: avoir une famille. Mais quand arrive l’adolescence, il ne peut s’empêcher de vouloir redevenir lui-même…

Disons-le d’entrée de jeu: la réussite est totale. Tout comme dans Jumble Up, son premier court-métrage réalisé en 2014, Léo Karmann fait entièrement confiance à l’image afin d’incarner ses enjeux. La lumière y est utilisée comme un instrument dramaturgique à part entière, instaurant un rapport au réel toujours à la frontière du conte fantastique. La variation des couleurs, les contre-jours marqués, les changements d’échelle, et la précision graphique dans le choix des costumes, sont tous symptomatiques d’une direction artistique exceptionnelle, toujours au service du récit, et ne tombant jamais dans la référence gratuite. Soulignons notamment le travail remarquable de Julien Poupard, le chef opérateur, de Sandra Michaut-Alchourroun, la chef décoratrice, ou bien encore de Noélie Hébert, la chef costumière, qui ont tous apporté leur pierre à ce bel édifice. Le thème musical d’Erwann Chandon occupe également une place importante dans le film, car il permet d’assurer une continuité d’atmosphère rendant le récit plus fluide. On regrettera peut-être sa propension à surligner ce qui était déjà brillamment exprimé par l’image et la mise en scène, même si l’on sent qu’il a accompagné très tôt le processus d’écriture. La somme de toutes ces données aboutit à un résultat d’une grande ampleur stylistique et dramaturgique, qui réanime avec force la douce ritournelle du «c’est possible de faire ça en France».

Fort d’une écriture au cordeau qui ne se laisse jamais dépasser par son concept central, le récit ose passer du merveilleux au thriller, puis du thriller au mélodrame, variant les tons et les émotions avec une aisance rare. Peut-être que les personnages des parents auraient mérité un développement plus conséquent, même si les thèmes abordés par le film justifient en partie sa focalisation sur les adolescents. Doit-on jouer un rôle pour être aimé? Est-il possible d’aimer en se faisant passer pour ce que l’on est pas? Comment se construire si l’on refuse d’assumer son être véritable? Autant de questions auxquelles le film répond avec justesse, ne se fourvoyant jamais dans un sous-texte théorique indigeste, et jouant très intelligemment avec le motif du faux-semblant afin de faire converger ses enjeux. Là encore, Karmann fait entièrement confiance à la mise en scène et au montage (assuré par Olivier Michaut-Alchourroun), usant du hors-champ et de simples effets de raccord pour incarner sa mythologie fantastique. La magie ne fonctionnerait pas aussi bien sans le travail des comédiens, qui, à l’image du magnifique duo Benjamin Voisin-Albert Geffrier, se sont tous accordés sur la gestuelle et les mimiques propres au personnage de Simon, en vue de l’incarner de la façon la plus crédible possible, quel que soit son corps. On pourrait continuer encore longtemps à chanter les louanges de La Dernière Vie de Simon; le cinéma français tenant là une merveille, fruit du travail acharné d’une équipe de jeunes gens aussi ambitieuse que talentueuse. Le Chaos lui souhaite un succès immodéré. P.H. 

QUI ES-TU, LEO KARMANN?

J’ai fait une Ă©cole de cinĂ©ma dont je suis sorti en 2010. Pendant cinq ou six ans, j’ai fait Ă  peu près tous les mĂ©tiers en tant qu’assistant : casting, scripte, rĂ©alisation, etc…, Ă  la tĂ©lĂ©vision et au cinĂ©ma. Quand je n’étais pas sur les plateaux, j’écrivais avec Sabrina B. Karine. On a montĂ© un collectif de jeunes scĂ©naristes qui s’appelle «Les IndĂ©lĂ©biles». On se rĂ©unissait tous les 15 jours pour Ă©changer sur nos textes. En fait, c’est sur le tas, en lisant les autres, en Ă©changeant avec eux, que Sabrina et moi avons vĂ©ritablement appris Ă  Ă©crire.

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