[NOBODY EVER LEAVES THIS PLACE…] Dans une petite ville du Midwest comme il en existe des centaines, la belle Carolyn, adolescente réservée, disparaît sans laisser de traces après un rendez-vous amoureux. Une tragédie qui va progressivement transformer cette petite communauté et bousculer les rapports entre ses habitants.

Consécutivement à l’affiche au Festival de Deauville et à L’Étrange Festival, Knives & Skin est une œuvre difficile d’accès, tant il apparaît bien vite que son intrigue est irrémédiablement condamnée à la déconstruction, au profit de la mise en place d’un univers décalé, une suite de tableaux étrangement autres desquels transpire une mélancolie profonde. Comme la mort de Laura Palmer dans Twin Peaks (la réalisatrice Jennifer Reeder ne fait pas mystère de l’influence de Lynch sur son cinéma), l’absence de Carolyn imprime paradoxalement sa présence dans toutes les têtes, bouscule les esprits endormis par le train-train quotidien, chacun devant maintenant affronter le deuil insurmontable que l’évènement laisse planer sur la ville. Le film ausculte ainsi la fracture entre le monde adolescent, sage et empathique, et le monde des adultes, représenté par un trio de mères en errance critique. La mère de Carolyn comble l’absence douloureuse de sa fille jusqu’au malaise, enfilant ses vêtements et draguant le dernier garçon à l’avoir vu en vie; une autre dissimule derrière sa grossesse une détresse noire; une troisième abandonne tout devoir maternel et sombre dans la dépression. Trois femmes brûlées par une souffrance indicible que la réalisatrice a l’intelligence de ne jamais clairement expliquer, préférant le symbolisme à la représentation frontale (cf. un filet de sang coulant le long d’une jambe, c’est le Mal intérieur qui déborde).

Féministe, Knives & Skin l’est sans l’ombre d’un doute, par sa mise en image de jeunes femmes solides et conscientes du monde qui les entoure, bravant les interdits puritains – on s’échange des objets couverts de cyprine, une «cérémonie» qui sacralise la féminité autant qu’elle démolit son plus grand tabou – et provoquant les bien-pensants – un groupe d’ados gothiques au look excentrique marque le film de ses apparitions hautes en couleur. Il est bien sûr question, comme dans presque toute œuvre traitant de la jeunesse, d’une évasion vers un ailleurs utopique, loin des considérations avilissantes de l’âge adulte, hélas rendue inconcevable par l’omniprésence de la ville. La chorale qui ponctue le film constitue en ce sens un moyen comme un autre de détourner le spleen ambiant vers la création artistique, ce que fit en son temps la réalisatrice – adolescente durant les années Reagan, elle épousait à l’époque, selon ses dires, un désir de rébellion.

Knives & Skin propose une expérience de cinéma profondément personnelle et déroutante, mariant les genres et les styles dans un geste d’esthète – la réalisatrice fait preuve d’une grande maîtrise de la composition d’image, quelque part entre le kitsch excessif de Dario Argento et la nostalgie flamboyante d’un Todd Haynes période Far From Heaven. Il aurait malheureusement fallu créer un peu plus de liant entre les séquences pour éviter au tout de sonner par moments très creux, le montage se révélant hasardeux et certains effets de style un peu gratuits. Reste malgré tout une atmosphère cotonneuse et unique et ces quelques sublimes plans de Carolyn, devenant dans ses habits de majorette l’image d’Epinal d’une nubilité évanescente.

ALEXIS ROUX

JENNIFER REEDER, LYNCH ADDICT
Après une série de courts et moyens métrages remarqués, portant un regard doux et original sur le monde de l’adolescence et de l’enfance (Blood below the Skin, Crystal Lake ou encore Shuvit), la cinéaste Jennifer Reeder continue de faire mouche avec son univers teen-Lynchien dans Knives and Skin. Dans une interview à Horreur Québec, elle confie aimer chez le réalisateur de Twin Peaks l’ambiance, le style, la façon de raconter les histoires, l’aspect psychologique. Mais David Lynch n’a pas été la seule influence pour son Knives and Skin. Jennifer Reeder cite également Magnolia de Paul Thomas Anderson, très ouvertement le temps d’une scène où les personnages chantent a cappella le morceau Promises, Promises, entendu pour la première fois au cinéma dans le film The Apartment (Billy Wilder, 1960). C’est une référence explicite à la scène où les personnages chantent tous Wise Up d’Aimee Mann. Un procédé que Richard Kelly a d’ailleurs repris dans Donnie Darko (à la différence près que les personnages ne chantent pas Mad World de Tears for fears). Enfin, autre référence citée par la réalisatrice: Le fleuve de la mort (Tim Hunter, 1986), un teen-drama méconnu et assez beau dans lequel jouent de jeunes Crispin Glover et Keanu Reeves et où des amis au lycée réalisent qu’un tueur se trouve parmi eux.

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