Neuf ans séparent The Future, deuxième long-métrage de Miranda July et celui-ci, et ça se sent. Avec son thème (une famille d’arnaqueurs) qui le ferait presque passer pour un film de genre, et son récit structuré, Kajillionaire est infiniment plus mûr et abouti que les deux précédents films de la réalisatrice qui jusqu’alors alignait des tranches de vie. Pour autant, elle n’a rien perdu de son excentricité inimitable ni de sa capacité à décrire des micro-univers qu’on n’a pas l’habitude de voir dans le cinéma hollywoodien.

La famille Dyne est typique de cette réalité des marges, un peu comme la famille de Parasite, qui vit d’expédients par nécessité. July en a fait des professionnels de l’arnaque à la petite semaine. Le père (Richard Jenkins), la mère (Debra Winger) et la fille Old Dolio (Evan Rachel Wood) excellent dans cette activité depuis qu’ils sont une famille. Ils habitent dans des bureaux désaffectés, inondés à heures fixes par des fuites de mousse rose provenant de l’usine voisine, et dont ils n’arrivent pourtant pas à honorer le loyer très modéré. Pour subsister, les Dyne déploient un assortiment d’astuces plus ou moins minables, comme piller les consignes postales, mais Old Dolio est toujours en première ligne à cause de sa jeunesse et de son innocence supposée.

Un jour, alors qu’elle est en train d’opérer une arnaque à l’assurance, elle rencontre Melanie, une portoricaine enjouée qui, contre toute vraisemblance, propose de s’associer à la famille pour leur apporter de nouvelles victimes potentielles. Plus qu’une auxiliaire, elle se révèlera un élément perturbateur, éveillant chez Old Dolio des sentiments longtemps refoulés sous une montagne de non-dits. En effet, chez les Dyne, les relations familiales sont un fait acquis, et les émotions qui y sont associées sont donc négligeables par rapport aux impératifs économiques immédiats. Ils fonctionnent moins comme une famille que comme une entreprise dont chaque membre est un associé qui reçoit une part égale des profits. On peut les voir plus généralement comme un symptôme d’une partie de l’Amérique qui trime pour survivre en ne comptant que sur elle-même.

Miranda July ne cherche pas à rendre ses personnage sympathiques, ils sont au-delà du bien et du mal. Parfois elle pousse le bouchon au risque de perdre l’équilibre entre la vérité de chacun d’entre eux et le contrôle de son sujet, comme au moment où la famille rend visite à un mourant dans le but de lui subtiliser un chèque. Mais la réalisatrice s’en sort toujours grâce à un groupe d’interprètes excellents, dominé par Evan Rachel Wood dans le rôle de la fille torturée par les effets conjugués du manque et de la dépendance. On imagine que l’actrice a dû se documenter sur la question, ses recherches aboutissant à une création étonnante qui mêle tenue vestimentaire asexuée, cheveux longs et raides masquant le visage, voix rauque accompagnée de gestes brusques et amples, qui trahissent sans arrêt le besoin d’exprimer des émotions trop longtemps contenues. C’est à la fois inédit et familier, comme si on connaissait quelqu’un de semblable. La résolution qui libère émotionnellement Old Dolio est assez conventionnelle, mais en concluant logiquement un scénario solide, elle devrait faire de Kajillionaire le plus satisfaisant des films de Miranda July. G.D.

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