[PAUMÉE SUR LA ROUTE DE BRIQUE JAUNE]. D’abord annoncée pour le 25 janvier dernier, la sortie de Judy a été très adroitement repoussée d’un mois, le temps que Renée Zellweger, interprète de Judy Garland, pointe aux oscars pour repartir avec la statuette qu’elle convoitait tant. Archie-favorite dans toutes les cérémonies où elle était nommée, elle revient aujourd’hui sur le devant de la scène après une longue période de vaches maigres, livrant dans ce film une performance en mode pilote automatique, teintures de cheveux, mimiques grimaçantes et séquences (en principe) larmoyantes à l’appui. Même si, en la voyant, nous avons plus l’impression d’avoir affaire à Liza Minelli qu’à Judy Garland, l’actrice a l’air de s’être profondément investie dans son rôle, allant jusqu’à mimer (tant bien que mal) le phrasé si particulier de « Miss Show Business ». Encore faut-il que le film dans lequel elle gesticule ne tourne pas à vide pour se dire que son travail n’a pas été vain. 

Judy est adapté de la comédie musicale de Peter Quilter End of the Rainbow, qui se concentrait sur les derniers mois de la vie de Garland, décédée en 1969. De son vrai nom Frances Gumm, « l’enfant de l’Amérique », star de la MGM depuis la fin des années 30, a connu la déchéance à partir des années 60. Outre ses problèmes de voix, d’alcool et de dépendance aux médicaments, ce sont bien ses dettes financières qui vont la pousser à donner une série de concerts à Londres en 1968 sur la scène du Talk of the Town. À la fois rongée par les amphétamines, par les barbituriques, et par les souvenirs douloureux d’une enfance broyée par le « star-system » hollywoodien, l’actrice ne tiendra pas le coup, et s’éteindra quelques mois après son arrivée à Londres, où sa réputation n’était alors pas totalement ternie. Condamnée à n’être que le corps et la voix que les producteurs ont construits à partir d’elle, l’actrice n’a cessé d’être rongée par l’ambivalence de sa propre image, aussi bien garante de sa popularité que de ses névroses. La communauté LGBT en fera même l’un de ses symboles, voyant en elle l’exemple même d’un être brisé par les conventions culturelles, sociales et sexuelles en vigueur. Plutôt que « l’enfant », Garland était « l’ange déchu » d’une Amérique qui ne s’est toujours pas remise des circonstances de sa disparition, effrayée à l’idée que ses valeurs aient pu mener à un destin aussi tragique.

Rupert Goold avait donc là un magnifique sujet à traiter, et pouvait largement dépasser les conventions du biopic traditionnel afin de livrer un ambitieux discours critique sur les travers de la culture américaine. Malheureusement, le cinéaste anglais n’a pas eu l’audace de franchir le pas, s’en tenant à la mise en image d’une fiche wikipedia plus ou moins bien informée. Son film se cantonne à une simple restitution d’anecdotes, qu’il ne daigne jamais intégrer dans une quelconque vision d’ensemble. Si bien qu’au sortir du film, nous n’avons rien compris sur Judy Garland, mais simplement appris quelques éléments de sa vie, qui n’ont d’ailleurs aucun intérêt cinématographique dans la manière dont ils sont mis en scène. Seule la première séquence du film, où la jeune actrice croise Louis B. Mayer sur le plateau du Magicien d’Oz, fait office d’exception. Alors qu’il arpente avec elle une partie de la route de brique jaune, le producteur lui explique que la petite Dorothy du Midwest est avant tout celle qui doit chanter les louanges d’une Amérique prête à payer sa place de cinéma. Extrêmement violent, son discours contraste avec le décor chatoyant d’Oz, et permet au film, pour une seule et unique fois, de questionner la figure de Garland et ce qu’elle implique d’un point de vue humain. Dommage que le réalisateur n’ait pas eu l’audace de creuser dans cette direction au-delà des cinq premières minutes du film. À ce titre, la dernière séquence est symbolique de son échec à proposer quoi que ce soit d’intéressant, ne capitalisant sur aucun crescendo mélodramatique, et réinvestissant les poncifs du genre avec une superficialité mielleuse vraiment décevante. En ressort une impression de gratuité presque méprisante à l’égard de l’actrice, qui nous est présentée telle une bête de foire au travers de sa décadence très superficiellement contextualisée, réduisant son destin brisé à une toute petite chose sans intérêt et presque immédiatement oubliable.

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