Joker wanna dance with somebody
Joker wanna dance with somebody

[FINI DE RIRE] Il y a dans Joker une ambiguïté fondamentale qui est à la fois sa force et sa faiblesse, mais qui finit par jouer en sa faveur, les qualités surpassant les défauts. Pour commencer, le projet lui-même ressemble à une contradiction dans les termes: faire un film d’auteur à l’intérieur d’un studio. Mais cette audace apparente, largement exploitée comme un argument de vente, n’a rien de nouveau: les studios, et Warner en particulier, ont toujours soutenu les auteurs, comme Andrew Dominik ou Paul Thomas Anderson, pour citer des exemples récents. Après, lorsqu’il s’agit d’exploiter le filon très particulier des super-héros, chaque studio a sa propre approche. La différence ne vient pas seulement de la source -Warner exploitant les DC comics, et Disney le catalogue Marvel- mais la méthode. Là où Disney/Marvel obéit à une planification quasi soviétique, c’est-à-dire rigide, technocratique et verrouillée, Warner est beaucoup plus souple et ouvert, notamment sur les auteurs. Il faut rappeler que le studio a été le premier à tenter le blockbuster de super héros en 1989 avec Batman, dont il a confié les rênes à Tim Burton, ce qui paraissait extrêmement hasardeux à l’époque. Mais chez Warner, le risque est calculé.

Joker a été développé pour une filiale de Warner spécialisée dans les side projects à usage unique. L’idée proposée par Todd Phillips consistait à raconter l’origine du joker. La participation de Joaquin Phoenix dans le rôle titre a largement joué en faveur d’un projet risqué par nature, le personnage étant un déséquilibré qui sombre dans une folie dangereuse. Pour noircir le tableau, son parcours est raconté de son point de vue, ce qui est possiblement dérangeant, le spectateur étant invité à se mettre à la place de quelqu’un qui souffre terriblement. Mais Phillips a là aussi rassuré le studio en prenant comme modèles deux réussites dans le genre, Taxi Driver et King of Comedy, auxquels il fait copieusement référence, jusque dans l’utilisation de Robert de Niro dans le rôle d’un animateur star de la télé. Phoenix joue Arthur Fleck, un solitaire qui vit chez sa mère, et survit en faisant le clown sur commande. Il souffre d’une affection nerveuse qui se manifeste par des crises de rire douloureux déclenchés par des chocs émotionnels. Si Gotham city ressemble visuellement au New York des années 80, il rappelle beaucoup l’Amérique contemporaine: les inégalités ont atteint un seuil intolérable, et le ressentiment de la population ne demande qu’à exploser, tandis que les services publics ne fonctionnent plus.

Arthur Fleck est une victime de ces restrictions, lorsqu’il est privé des médicaments qui le maintenaient dans un équilibre précaire. Il ne tarde pas à griller un fusible, à l’occasion d’une confrontation dans le métro avec trois yuppies agressifs, qu’il exécute avec le pistolet que lui a offert un collègue. D’un coup, il passe de victime à héros, de l’anonymat à la célébrité, de l’indifférence à la sympathie, un peu comme Bonnie et Clyde avaient acquis une armée de fans pendant la Dépression. Cette résonance des actions du joker sur une large partie de la population défavorisée de Gotham City a fait dire au public européen de Venise que le film était politique, ce que Phillips a toujours réfuté. De la même façon que son personnage refuse d’assumer toute responsabilité dans le mouvement populaire qu’il a contribué à allumer. Il est vrai qu’au départ, Phillips et Phoenix ont créé ensemble le personnage de toutes pièces, avec la ferme intention d’éviter toute ressemblance avec une forme de pathologie existante.

Un autre pari à mettre au crédit du film est sa volonté de faire confiance à l’intelligence du spectateur, à l’occasion de scènes qui questionnent la réalité de ce qui est montré: Arthur sort avec sa voisine, ou l’animateur Murray Franklin l’invite sur scène dans son émission. Ce sont des rêves éveillés, mais le film ne le signale pas toujours immédiatement (même si leur caractère anormalement plaisant devrait mettre la puce à l’oreille). C’est assez rare pour ce genre de cinéma qui s’adresse à un public habituellement infantilisé et pour lequel chaque détail doit être explicité. Dans Joker, on finit par s’habituer à cette possibilité de fausse réalité, jusqu’à la fin où une scène implique Bruce Wayne, ouvrant la porte à un possible reboot. Le précédé est discutable et ambigu, puisqu’il contredit la promesse d’un film unique et autosuffisant. Il est possible que ni Phillips, ni Phoenix n’ont l’intention de remettre le couvert. L’acteur a notoirement refusé plusieurs propositions de Marvel parce qu’il ne voulait pas s’engager sur plusieurs films. Avec Joker, il n’a aucune obligation, mais rien ne l’empêche non plus de revenir s’il veut. Une telle probabilité est quand même faible, dans la mesure où, s’il devait retrouver Bruce Wayne adulte, il devrait jouer un joker âgé de 20 ans de plus. Mais pour Warner, rien n’est impossible.

Quant à la dimension «politique», elle est à prendre avec un grain de sel. Certes, le film met en scène un phénomène spontané et massif de révolte anti-riches, mais il ne prend pas parti pour autant. Il évoque aussi le sujet sensible des armes à feu et à ce propos, Fleck a beau être une pure fiction, il rappelle quand même quelques réalités familières. Il n’est pas seulement un déséquilibré mental muni d’une arme à feu, mais il présente aussi les symptômes de l’incel (ou célibataire involontaire), dont un représentant a déclenché la fusillade d’Aurora, incidemment pendant la première de The Dark Knight Rises. La polémique résultante est à double tranchant, puisqu’elle sert aussi bien les pro-Trump que les anti-Trump. Son principal effet, amplifié par le Lion d’or à Venise, a surtout bénéficié au studio en suscitant des discussions massives, avant même la sortie du film. De ce point de vue, c’est un triomphe de marketing contemporain. G.D.

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