Ultraviolence mise à part, l’un des effets les plus notables d’Irréversible était son épilogue qui s’arrêtait sur une image presque euphorisante et résonnait comme un faux happy end, dûment détrompé par le rappel final: «Le temps détruit tout». Cette représentation du bonheur avait effectivement été pulvérisée au fil d’une histoire de viol et de vengeance, un thème classique que Bergman avait développé de façon très influente dans La source (1960). Pour changer, Gaspar Noé avait imaginé la raconter à l’envers, et pour quiconque l’a vu à sa sortie, Irréversible reste en mémoire comme un concept tellement simple et puissant qu’il ne nécessite pas d’y revenir, d’autant moins que l’intensité des scènes de violence dissuade les visions répétées. Dix-huit ans après, le film ressort à l’occasion de sa remasterisation en haute définition, et le cinéaste en a profité pour en réaliser une version dans l’ordre chronologique, un projet qui traînait depuis longtemps (lire interview). Avec quelques ajustements minimes et indétectables, le résultat est rien moins que surprenant. D’abord parce que c’est un autre film, même s’il raconte exactement la même histoire. Le fait est qu’il est perçu très différemment, en particulier dans le rapport que le spectateur entretient avec les différents personnages. De ce point de vue, il gagne en puissance. Alex, jouée par Monica Bellucci, monopolise l’attention pendant la première moitié du film et c’est l’occasion de découvrir l’actrice dans ce qui est probablement son rôle le plus complexe et subtil, au moins dans un film en langue française. Elle a rarement été aussi belle et magnétique.

Par la suite, la scène de viol est toujours une épreuve avec sa durée d’une dizaine de minutes. L’actrice déclarait l’avoir tellement répétée que le tournage s’est passé d’une façon mécanique et détachée. Mais la suite jette un éclairage nouveau sur la dynamique des autres personnages, notamment lorsque Pierre (Albert Dupontel) s’impose comme la force raisonnable en faisant tout ce qu’il peut pour calmer Marcus (Vincent Cassel), obsédé par une vengeance aveugle. Le conflit aboutira à cette scène paradoxale qui marque le triomphe de la confusion sur la raison. Et pour ceux qui découvriront le film pour la première fois, l’ordre chronologique (appuyé par le rictus diabolique de Jo Prestia) révèle sans l’ombre d’un doute ce qui a pu échapper à quelques spectateurs dans la version originale, à savoir l’erreur sur l’identité du «coupable». C’est un thème assez typique de l’auteur, qui avait précédemment mis en scène une situation similaire dans Carne, lorsque le boucher, se méprenant à la vue du sang sur un vêtement de sa fille, s’en va poignarder celui qu’il soupçonne à tort de viol. L’ironie est forte et inspirera beaucoup de cinéastes, à commencer par Michael Haneke. Même si c’est le hasard qui a permis à cette nouvelle version de voir le jour, on ne peut pas ignorer que le temps qu’il lui a fallu pour se révéler correspond à l’âge légal de la majorité. Un film majeur, donc. G.D.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici