Mais qu’est-ce qui se passe? Pourquoi tout le monde change-t-il soudainement de comportement? Etsuko est-elle la seule à se rendre compte que son amie, son patron, son mari ne sont plus tout à fait les mêmes? Peu à peu, elle réalise que les humains sont en train de perdre leurs émotions…

Mais que se passe-t-il? Kyoshi Kurosawa, partageant avec Takashi Miike un stakhanovisme effréné, signe avec Invasion son 35ème long, en près de 40 ans. Atteignant, naturellement, un épanouissement leste du style. Faisant suite à Avant que nous disparaissions, sorti en avril dernier, le Kurosawa fin 2018 partage avec son prédécesseur plusieurs points. Le premier : tous deux adaptent la pièce Sanpo suru shinryakusha de Tomohiro Maekawa. Œuvrant, à travers cette double transposition, à rendre «hommage aux films de science-fiction des années 50». Intention réussie, dans les deux cas. Si le premier est drôle, absurde, philosophique et spectaculaire, le second est intime, feutré et tendu. Chacun, à sa façon, invoquant les grands modèles du genre, L’Invasion des profanateurs de sépultures de Siegel, en premier chef.
Le second point commun : la présence de l’acteur vedette Masahiro Higashide, la musique signée Yusuke Hayashi, la photo composée par Akiko Ashizawa. Deux revers d’une même pièce, variation inspirée et habitée de l’invasion extra-terrestre, où les aliens vampirisent les pensées des humains zombifiés. En leur subtilisant de l’esprit des concepts fondamentaux, comme «la famille», «la haine», «l’amour». Dans une atmosphère qui extrait tout imaginaire folklorique, pour réinventer le genre au plus près du réel. Au fil d’un rythme qui ménage une part belle à la psychologie des personnages, à l’opposé des coutumes du cinéma de genre.
Invasion, comme Shokuzai avant lui, est le remontage d’une série télé. N’en ressort pas moins une empreinte plastique singulière. Concrètement, les séquences respirent, n’étouffent jamais sous une mythologie de roman de gare. Les cadrages, les mouvements de caméra, les jeux sur la profondeur de champ donnent une dimension esthétique qui tendent les enjeux. Et, joyau du film, la photographie désaturée, légèrement chaudes sur les couleurs vives, faisant dialoguer les ombres et teintes ocres, donnent une texture qui rappellent autant Creepy (2016) que ses premiers kaidan-eiga sortis en France : Cure (1997) ou Séance (2000). On pressent toutefois les traces indélébiles de la série, du cliffhanger, de la surenchère un brin artificielle des ressorts dramatiques. Faiblesse d’une œuvre de 2h20. Et en même temps, moyen permettant à l’histoire d’amour domestique, glissée dans les habits de la SF, de tenir la longueur. Qu’une œuvre aussi bâtarde, série transmuée en film de cinéma, désamorçant toutes les attentes du genre, croisant les archétypes du fantastique et de la SF pour les frotter à la condition humaine, toutes ces tentatives de réécriture fascinent par les contrepieds audacieux de Kurosawa-sensei.

FLAVIEN PONCET

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