Hey, Macarena!
Hey, Macarena!

[MENTION CHAOS ASSEZ BIEN] La boutique de prêt-à-porter Dentley & Soper’s, son petit personnel versé dans les cérémonies occultes, ses commerciaux aux sourires carnassiers. Sa robe rouge, superbe, et aussi maudite qu’une maison bâtie sur un cimetière indien. De corps en corps, le morceau de tissu torture ses différent(e)s propriétaires avec un certain raffinement dans la cruauté.

Sous le dĂ´me chaos, on aime bien le rĂ©alisateur Peter Strickland qui a le chic de convoquer des rĂ©miniscences esthĂ©tiques du cinĂ©ma bis des annĂ©es 70 pour en faire un cinĂ©ma bien Ă  lui, avec une Ă©lĂ©gance qui fera fuir les amateurs de sensations fortes pour mieux rameuter les non-initiĂ©s. Cette voie, empruntĂ©e avec ses deux prĂ©cĂ©dents longs mĂ©trages Berberian Sound Studio et The Duke of Burgundy, bien que fort charitable, rappelle aussi que ce cinĂ©aste n’arrive concrètement pas Ă  aller au bout de ses idĂ©es. Comme paralysĂ©, Strickland allume la mèche sans arriver Ă  l’explosion attendue, livrant pourtant des Ĺ“uvres marquantes et appliquĂ©es (c’est dĂ©jĂ  beaucoup, vous me direz). A l’instar de Berbarian Sound Studio qui n’allait pas plus loin que son simple pitch, menant exactement lĂ  oĂą on l’attendait, sans se soucier de surprendre son public caressĂ© par un asmr satanique d’1h30. Son dernier rejeton, In Fabric, pourrait bien remettre les pendules Ă  l’heure, avec un rĂ©cit plus ouvertement horrifique et enfin dĂ©barrassĂ© du concept de huis-clos.

Alors que son idĂ©e principale Ă©voque un lointain film de Tobe Hooper, ce Robe de Sang oĂą Madden Amick se laissait envoĂ»ter mortellement par une tenue affriolante, In Fabric se rĂ©vèle in fine bien plus tortueux. Vendue par des sorcières textiles tenant une ersatz de vitrine du Printemps qu’elles dirigent comme un pandemonium secret, une robe glisse entre les doigts d’une quinqua dĂ©semparĂ©e, cherchant Ă  Ă©veiller la libido de ses speed dating. Si le pouvoir de sĂ©duction de l’objet est Ă  revoir, son emprise est total: objet hantĂ©, volatile, entĂŞtant, qui voltige, qui s’accroche, qui jette un voile de mort partout oĂą il passe. Strickland coud autour du tissu maudit un portrait de femme peu banal dans le cinĂ© de genre (et mĂŞme dans le cinĂ© tout court): une mère cĂ©libataire noire (parfaite Marianne Jean-Baptiste), d’âge mĂ»re, traquant l’amour tout en affrontant la maĂ®tresse improbable (Gwendolie «Brienne de Tarth» Christie, ici en brunette bitch) de son fils assistĂ© ou ses patrons très «braziliens».

Une première heure hypnotique et cintrĂ©e, oĂą Strickland n’hĂ©site pas Ă  enchaĂ®ner – pas très finement, certes – deux splendides scènes chocs: la rĂ©volte soudaine d’un lave-linge et un rituel de sperme et de sang filmĂ© comme un fantasme accompli de Jess Franco. Mais, alors que l’on pourrait croire que Strickland signe enfin son film le plus abouti, percutant l’esthĂ©tique giallo pour un plaisir des sens quelque part entre La quatrième dimension et le catalogue de La redoute, voilĂ  que le rĂ©alisateur prend un risque dans sa seconde partie, avec un virage narratif des plus houleux. Comme si l’on passait d’Argento Ă  un Ken Loach mou du genou. Et si l’audace casse-gueule n’Ă©tait pas la bonne rĂ©ponse Ă  tout, spĂ©cialement dans le genre? La bonne nouvelle, c’est qu’elle dĂ©bouche sur une conclusion très rĂ©ussie. Bon allez Peter, tu y es presque… J.M.

PETER STRICKLAND, HOMME SOUS INFLUENCE
S’il cite le travail d’un autre Peter (Greenaway, en l’occurence) comme l’une des rĂ©fĂ©rences inconscientes de son In Fabric, le rĂ©alisateur Peter Strickland avoue sa rĂ©elle influence pour son nouveau film, et elle est pour le moins inattendue. A cette question Ă  un Q&A, il rĂ©pond: «Figurez-vous que le giallo n’est vraiment pas la grande rĂ©fĂ©rence de In Fabric. La grande influence pour moi Ă©tait au-delĂ  du film, des gens comme Keyholtz, le sculpteur allemand qui a beaucoup travaillĂ© avec les mannequins. Mannequins incroyablement effrayants avec de la rĂ©sine ruisselant sur leurs visages. Très cauchemardesque. Mais la sĂ©rie The Office a Ă©tĂ© ma bouĂ©e de sauvetage: si je devais citer une influence claire de In Fabric, ce serait ça. En tant que diplĂ´mĂ© universitaire de classe moyenne, vous vous retrouvez souvent dans des emplois de cols blancs. The Office m’a appris que travailler dans des jobs ennuyeux n’était pas une perte de temps, c’était au contraire tout ce que vous pouviez utiliser pour crĂ©er plus tard et cela pouvait devenir très cathartique. Une grande rĂ©vĂ©lation pour moi donc, et très inspirant. Les gens s’attendent Ă  ce que je dise Chantal Akerman ou quelque chose du genre pour faire intello. Je dĂ©teste le dire, mais la tĂ©lĂ©vision en 2000 a une grande influence sur mon travail.»

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