La rivière enchantée. Le maître coréen pose cette fois sa caméra au sein d’un hôtel au bord d’une rivière, dans lequel loge un vieux poète, Yeong Hwan. Ce dernier fait venir ses deux fils, persuadé que sa fin est proche. Lieu de retrouvailles familiales, l’hôtel est aussi celui d’un désespoir amoureux: une jeune femme, Areum (incarnée par la muse et compagne du cinéaste Kim Min-hee), trahie par l’homme avec qui elle vivait vient y trouver refuge et demande à une amie de la rejoindre.

Des nouvelles de notre ami HSS. Tourné en 2018, puis présenté au Festival de Locarno de la même année – et lauréat du Prix d’interprétation masculine pour Ki Joo-bong –, Hotel by the river sort enfin sur les écrans français le 29 juillet prochain. Le vingt-troisième film de Hong Sang-soo, tourné dans la foulée de Grass, poursuit la veine grave, cruelle et désenchantée, tracée par ses films au noir et blanc épuré depuis Le Jour d’après en 2017. Avec Grass, l’art de Hong Sang-soo avait atteint une forme totale de dénuement, abandonnant toute forme d’enjeu dramatique pour développer une distillation de son cinéma dans l’entrebâillement d’une porte de café. Hotel by the river parait d’abord faire machine arrière. Le récit est effectivement traversé par deux souffles dramatiques: l’annonce de Hwan à ses deux fils, le chagrin de Areum. Pourtant, Hong Sang-soo désamorce ses deux enjeux, en retardant la rencontre entre Hwan et ses enfants – les personnages se croisent sans se voir, transformant l’hôtel en labyrinthe – ou bien en faisant spontanément s’endormir ses personnages. La narration est cassée, fracturée. Elle tâtonne et s’évanouit à l’image des protagonistes, avant de s’accélérer dans un élan dramatique final bouleversant et irréel.

Hotel by the river n’est peut-être qu’un rêve, celui du poète, des deux fils, de Areum et son amie, ou bien celui du spectateur. Toutefois, ça ne l’empêche pas d’être traversé par une angoisse bien terrestre, l’approche de la mort. Hong Sang-soo, qui aura 60 ans en octobre prochain, accorde pour la première fois de sa carrière le rôle principal de son film à un acteur âgé, le formidable Ki Joo-Bong. Dans Hotel by the river, il n’y a plus de place pour les habituels chassés-croisés amoureux des œuvres du coréen (amours impossibles, lasses, déçues, déchues, etc.). Yeong Hwan, pourtant poète, se limite à féliciter inlassablement et béatement Areum et son amie de leur beauté. Il n’a plus la force de séduire et doit se contenter de contempler avec sagesse et une pointe de mélancolie ses erreurs passées, lorsque ses fils le confrontent à son choix d’avoir abandonné la cellule familiale à leur plus jeune âge.

Si le café de Grass était peuplé de fantômes, l’hôtel de Hotel by the river est lui macabrement vide. Certes le film se déroule hors-saison, en hiver, mais on ne croisera en tout que 6 personnes (Hwan et ses deux fils, Areum et son amie, et l’hôtesse d’accueil). Le film étant déjà presque intégralement un huis clos, Hong Sang-soo fait également le choix de dépouiller la représentation de l’hôtel en la réduisant à quelques lieux: l’entrée, la cafétéria, un couloir, les chambres de Hwan et d’Areum, la rive. Cette économie du décor transforme l’hôtel en un espace funèbre, le tombeau de Yeong Hwan. Hotel by the river ne ravira pas les détracteurs du cinéaste coréen qui lui reprochent à chaque fois son absence de virtuosité ou bien sa dramaturgie limitée. Difficile néanmoins de ne pas voir en ce vingt-troisième film une œuvre de maître.

Hong Sang-soo semble depuis quelques années être au sommet de son art, avec une esthétique qui s’affine, voire se radicalise. La grande beauté de Hotel by the river est justement à trouver dans son épuration extrême, pleine de poésie, à la limite du haïku filmé. Le noir et blanc, sublime, intensifie cette sensation en approfondissant la noirceur des teintes obscures et en donnant au blanc de la neige un caractère immaculé. Hong Sang-soo ose également quelques nouveautés: des passages suspendus, hors du récit et symboliques, baignés de la voix de Hwan en off, comme s’il récitait des poèmes (il en récite d’ailleurs un, étrange, en fin de film). Hotel by the river est tout entier conçu comme une quête impossible de la sérénité, qui entérine la position de Hong Sang-soo parmi les plus grands cinéastes contemporains. M.B.

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