[CRITIQUE] HIGH LIFE de Claire Denis

[FILM DU MOIS – NOVEMBRE 2018] Entre chef-d’œuvre mĂ©ta et nanar cosmique, High life est une fable sur l’avenir de l’humanitĂ© qui recycle quelques figures de la mythologie SF mais pas seulement. Le messie n’est pas loin. Il a juste changĂ© de genre.
En s’essayant pour la première fois à la science-fiction, Claire Denis est obligée d’adapter son approche du genre à ses moyens, tant financiers qu’artistiques. Si les premiers sont limités, les seconds ouvrent le champ du possible. A défaut de pouvoir rivaliser avec les productions Hollywoodiennes, elle doit compenser par des choix radicaux et personnels tout en tirant parti des éléments en sa faveur. Un de ceux-ci vient de ce que le public a assimilé l’évolution du genre, et n’a donc plus besoin de beaucoup d’exposition pour comprendre un contexte.
Sur cette base, Denis a rempli son film de références, de raccourcis, d’ellipses et de non dits qui lui autorisent pas mal d’économies. Du coup, elle se concentre sur l’essentiel, sans pour autant que le parcours soit linéaire. Au contraire, High life est raconté d’une façon fragmentaire et discontinue. Peut-être pour transmettre la confusion temporelle ressentie par les personnages à l’approche d’un trou noir. Peut-être aussi pour détourner l’attention des références trop directes.
Le contexte originel est emprunté à Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979): un équipage est embarqué sur un vaisseau pour un voyage qui dure plusieurs années. Le décor est familier, avec ses coursives et son ambiance claustrophobique. Quelques détails suggèrent l’autosuffisance et le recyclage: une machine filtrante transforme l’urine en eau pour arroser le potager. Au début, Pattinson est seul avec un bébé (le sien), et des flashbacks reconstituent par bribes comment tout le reste de l’équipage a disparu.
Un élément supplémentaire est emprunté à Alien3 (David Fincher, 1992): l’équipage est intégralement composé de criminels. Ils ont pour mission, peut-être suicidaire, de tenter de recueillir l’énergie des trous noirs au profit de l’humanité restée sur terre. Il y a donc une dimension morale, les personnages cherchant une forme de rédemption. Un autre thème (l’avenir de l’humanité) commence à se préciser avec l’introduction du médecin du bord (Juliette Binoche), qui passe son temps à recueillir le sperme des équipiers mâles pour tenter de féconder les femmes. Son obsession pour la perpétuation de l’espèce semble motivée par la logique de la mission: le contexte suggère que l’expédition est peut-être une dernière chance pour l’humanité restée sur terre, dont on ne sait même pas si elle existe encore. Mais surtout, on se rend compte que la doctoresse cherche à racheter un crime qu’elle a commis par le passé. Ce traumatisme lui a laissé des séquelles physiques, mais aussi une libido déréglée qui donne lieu à une stupéfiante séquence d’onanisme à l’intérieur d’une capsule spécialement aménagée. Bien qu’il n’ait pas la même signification, l’incident évoque inévitablement la scène de sexe avec Scarlett Johansson dans Under the skin, de Jonathan Glazer, dont un autre film (Birth) a pu aussi inspirer à Claire Denis sa propre conception de la naissance, pour le moins non conventionnelle.
Pattinson donc est le seul à refuser de donner son sperme, préférant l’abstinence à l’indulgence. Mais à l’issue d’un rebondissement qui peut s’apparenter à de la GPA non consentie, un bébé naît et il en est le père. S’ensuit une série de révélations ponctuées d’actes violents qui laissent Pattinson seul avec sa fille. Claire Denis semble parfois avoir voulu ici faire avec le sperme (entre autres liquides corporels généreusement répandus) ce qu’elle avait fait avec le sang dans Trouble every day. Mais le temps a passé, et ce qu’il y avait de viscéral en 2001 s’est transformé en quelque chose de plus cérébral et, il faut bien le dire sans honte ni fierté, quelque chose de très français. Il y avait un peu le même processus à l’œuvre dans Les revenants de Robin Campillo qui s’était emparé des zombies pour en donner une version inattendue, délaissant l’horreur au profit de la rhétorique. Si Denis n’esquive pas l’horreur, elle privilégie quand même l’abstraction et le symbolisme, particulièrement dans la conclusion.
A la suite d’une ellipse hardie, qui suggère que Pattinson et sa fille devenue ado sont les seuls survivants de l’espèce, le film débouche sur ce qui ressemble à une inversion de la figure christique. Cette fois, c’est le père qui est vierge, et le messie est sa fille, née non plus sur la terre mais dans l’espace pour sauver l’humanité. Le vrai héros reste le père solitaire, incarné à la perfection par Pattinson. Il traverse les turbulences et les convulsions humaines avec un stoïcisme constant. Plus que tous les autres, il semble prêt à mourir. C’est peut-être pour ça qu’il survit.

GÉRARD DELORME

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here