[UNE BONNE CLAQUE AUX PETITS MAUVAIS AUTEURS] Plutôt méconnu de ce côté de l’Atlantique, le new-yorkais Alex Ross Perry est un cas typique de cinéaste cinéphile. Avant de réaliser des films, il était vendeur chez le fameux Kim’s video à New York, un peu l’équivalent de Metaluna. Après avoir pratiqué sous diverses casquettes (réalisateur, acteur, producteur), il a fini par trouver sa voie d’auteur à l’occasion d’une rétrospective Fassbinder. C’est alors qu’il a eu la révélation des possibilités infinies du thème de la femme brisée, qui peut prendre des formes aussi différentes que le drame domestique ou le film d’horreur. C’est ce type de rôle qu’il a donné à Elizabeth Moss dans Queen of earth (2015). L’actrice avait aussi joué dans le précédent film de Ross Perry Listen up Philip (2014) qui suivait un écrivain caractériel (Jason Schwartzman) embarqué dans une spirale destructrice pour lui et son entourage. La même chose est à l’œuvre dans Her smell (excellent titre, au passage) mais dans le milieu du rock féminin, avec les mêmes symptômes d’extrême narcissisme exacerbé par le cycle succès-excès-chute-rédemption. Sauf qu’ici, la structure est inhabituelle pour ce genre de parcours puisqu’elle élude complètement l’ascension en commençant directement par la chute. Et manifestement, c’est dans le chaos que Ross Perry est le plus à l’aise puisqu’il y consacre pas moins des trois chapitres sur les cinq que comporte le film.

Le premier nous fait entrer dans la réalité de Something she, un trio punk féminin qui a connu son heure de gloire quelques années plus tôt. Becky Something, la meneuse, est en train de partir en vrille à cause d’une consommation excessive de cocaïne, aggravé par l’influence d’un gourou qui fait des prophéties désastreuses («L’amour de ta fille causera ta perte») et organise des rituels dont elle ne peut plus se passer. Le deuxième chapitre voit le groupe sombrer encore plus lors de la tentative avortée d’enregistrer un nouveau disque. Le fond est touché lors du sabotage par Becky d’un concert de la dernière dernière chance. Avec ses chapitres claustrophobiques filmés à la caméra portée, presque en plan-séquence, la mise en scène de l’échec teste les limites du spectateur en l’obligeant à suivre sans répit un personnage qui ne peut plus s’exprimer autrement que dans le paroxysme et l’hystérie. Et c’est donc un vrai soulagement de retrouver Becky lessivée dans la deuxième partie. Recluse chez elle, quasiment ruinée par les procès, elle reçoit un jour la visite de son ex, avec sa fille et son ancienne bassiste, qui essaie de la convaincre de revenir à la musique. Le dernier chapitre qui annonce son retour sur scène, joue le suspens et le doute jusqu’à la fin: arrivera-t-elle à résister aux vieux démons qui reviennent immanquablement la tenter?

En dehors de sa forme, adéquatement non conventionnelle, Her smell repose essentiellement sur la Moss qui joue le personnage comme il se doit: à fond et sans ceinture de sécurité. Becky a fait son succès en repoussant les limites. Mais la sincérité, le goût du danger et l’esprit collectif, qui au départ étaient des qualités, se sont transformées en cynisme, mensonge, trahison, égoïsme, agressivité et autodestruction. Sachant que tout ce qui est mental se traduit aussi à l’extérieur, Moss ne cherche pas à se préserver lorsqu’il s’agit d’incarner physiquement tout ce qui déborde: le rouge à lèvres, l’excès de gras, les vêtements négligés… Sa performance est ultra-risquée mais elle restera comme une des plus impressionnantes de l’année. Il faut aussi créditer le réalisateur pour sa direction d’acteur. Et parmi la quantité d’excellents seconds rôles, on retiendra Agyness Deyn, en bassiste cocaïnée qui reste positive en dépit de tout. Il y a aussi le plaisir de retrouver Virginia Madsen, et surtout Eric Stoltz dans le rôle d’un manager visqueux et hypocrite qui, face à Becky, perd presque la façade zen qu’il s’est appliqué à composer pour donner l’illusion qu’il contrôle la situation. Si elle est la furie, il est une réjouissante ordure.

GÉRARD DELORME

GRUNGE IS NOT DEAD
Le personnage de Becky est inspiré de plusieurs femmes rock stars, dont Courtney Love, chanteuse de The Hole et veuve de Kurt Cobain, et plus largement des Riot grrrl, mouvement musical entre punk et rock alternatif né au début des années 1990 aux États-Unis et porteur de messages féministes. Le réalisateur Alex Ross Perry a d’ailleurs intitulé son film Her Smell car cela sonnait comme le titre d’un morceau des L7 ou d’un fanzine des Riot Grrrl de l’époque: “C’est féminin mais dégoûtant, et cela revendique la saleté, habituellement réservée aux hommes. Le titre la féminise d’une manière qui, je pense, est exactement ce dont il est question dans ce film“.

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