[UN EN UN] En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité… Une pluie de Golden Globes et de nominations, un sujet sérieux comme tout (l’Amérique ségrégationniste des early sixties), des dernières livraisons pas au niveau: Green Book a tout l’air du come-back casse-gueule pour Peter Farrelly, amputé pour la première fois de son gemini pour cause de drame familial. Le “film de la maturité”? Bien sûr que non. Mais un nouveau coup d’éclat à agrafer à une Å“uvre déjà colossale, où les monuments commencent à se faire nombreux (Fever Pitch, Mary à tout prix, Fous d’Irène…).

Ça ne saute pas forcément aux yeux, mais les films des frangins Farrelly n’ont toujours rejoué qu’une chose: le voyage de Dorothy vers le pays d’Oz, une référence qui ressurgit plus ou moins clairement à chacun de leur opus. Prenez quelques heures (ou quelques jours) pour constater ça chez vous: ça va d’une sonnerie de portable dans Fever Pitch (2005), d’une photo de famille dans Fous d’Irène (2000), à la dégaine très “épouvantail” de Jeff Daniels dans Dumb and Dumber (1994) en combi à Aspen. Leurs road movies ne racontent que ça: des personnages qui réalisent qu’ils doivent quitter une terre natale bien planplan (souvent le Rhode Island) pour viser l’eldorado à l’autre bout du continent; cela peut être une femme, une carrière à Hollywood, ou une mission confiée par la hiérarchie. Par-dessus l’arc-en-ciel, c’est pas toujours reluisant, mais qu’importe: l’essentiel est dans le trajet effectué, pas forcément dans la destination.

Le premier coup de force de Green Book: Sur les routes du sud est de fonctionner comme un anti road-movie: pour une fois, l’herbe est vraiment moins verte ailleurs, et la première vertu du trip entrepris par le pianiste Don Shirley et le chauffeur Tony Lip sera de découvrir à quel point l’arrière-pays est encore plus pétri de racisme que le Bronx séminal. Plutôt que de s’émerveiller pour la Cité d’Émeraude, nos deux larrons ont constamment le regard tourné vers leur nid originaire, embarqués sans enthousiasme dans cette tournée purement professionnelle pour l’un, purement rémunératrice pour l’autre. There’s no place like home, certes, mais pour s’en rendre compte, il faut paradoxalement s’en abstraire. Le film contraint donc deux personnages que tout oppose (une petite frappe raciste qui a laissé son surmoi à la maison, un esthète qui ne jure que par l’étiquette) à se trouver bon gré mal gré un terrain d’entente. La jonction se fera dans une scène d’anthologie, où, sur la route, un bucket de KFC se transforme en réservoir à digressions existentielles (fuyez la bande-annonce ou tout autre matériel de spoiliation). C’est la métaphysique du poulet frit : vous pouvez déjà ranger le Quarter Pounder with cheese de Pulp Fiction au placard.

Le film ne s’interdit pas non plus les assertions provocantes pour le gaze assoiffé de déconstruction qui aura vampirisé les années 2010 (notamment ce “Je suis plus noir que toi” assené à son supérieur par un Tony en bas de l’échelle). À ce titre, les micro-controverses suscitées au pays de l’Oncle Sam – cette histoire du magical negro problem – concept fascinant mais qui n’a pas grand rapport avec ledit film, sont presque un gage d’autonomie et de qualité. L’ironie de l’histoire veut donc que ce remake de Kingpin (premier échec des Farrelly, sorti deux ans après le hit Dumb and Dumber et deux ans avant le tremblement de terre Mary à tout prix) soit peut-être leur film le plus consacré par la critique, le plus consensuel sur le papier, et le plus décapant si on gratte bien. Pour le reste… Faut-il vous préciser qu’un film des Farrelly est un truc tout à la fois drôle, subtil, émouvant, élégant, le tout mijotant dans un découpage ultra-précis et un sens du rythme parfaitement maitrisé? Faut-il vous préciser que Viggo Mortensen et Mahershala Ali sont prodigieusement bien dirigés, ce que nos confrères du monde entier n’hésiteront pas à vous rabâcher (grosse cote aux prochains Oscars)? Vous le savez évidemment déjà. Le seul truc étonnant dans l’histoire, c’est qu’on ait pu douter une seule seconde du génie d’une réalisation Farrelly.

GAUTIER ROOS

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