Ghost story. Au bout d’une allée, un café que personne ne s’attendrait à trouver. Les gens s’assoient et parlent de leur vie. Au fil du temps, les clients se côtoient et apprennent à se connaître. Une femme les observe et semble mettre par écrit leurs pensées. La nuit commence à tomber, mais tous restent dans le café.

Corps-temps. Hong Sang-soo, l’un des réalisateurs les plus prolifiques de notre génération (4 films en 2017 quand même!), revient pour cette fin d’année avec Grass, un petit film en termes de durée (66min) mais non moins fascinant, simple mais prodigieux. On pense toute suite à notre cher Éric Rohmer (oui encore lui) pour le recentrement et l’économie de l’espace (ici le décor est une allée et un café) en espace mental ainsi que dans la manière de suivre ses personnages, de rentrer dans leurs intimités et de les voir interagir entre eux sur le plan sentimental. Tout le long du film nous suivons, regardons et écoutons des conversations à l’instar et par le regard du personnage d’Areum (interprété par la muse du réalisateur: Kim Min-hee) placé dans le coin de la pièce devant son ordinateur et observant ce qui se passe autour d’elle. Le café, où se retrouveront tous les personnages du film, se révèle être un espace-temps où passé, présent, futur se chevauchent dans un désordre magnifique. C’est véritablement l’héroïne, le point névralgique du récit et de la mise en scène, le noyau magnétique que la caméra viendra sans cesse retrouver et révéler à coup de panoramique et de zoom, comme un personnage dans sa bulle et imaginant l’espace tout autour. Cette femme qui écoute et semble retranscrire à l’écrit ce qui est en train de se dire à côté d’elle. Comme le personnage, la caméra est toujours fixe sur son axe, mais utilisant sans cesse des zooms et des panoramiques pour venir se rapprocher ou révéler des personnages. Elle (la caméra) semble au centre, elle aussi, de tout; elle tourne sur elle-même pour venir capter ce qu’il y a autour d’elle, capter le microcosme de cet espace minimaliste et intimiste. Kim Min-hee se révèle le spectateur direct de ce petit théâtre filmé, envahie par la solitude devant des conversations sur l’amour et le suicide. Dans le sublime A Ghost Story, le fantôme était un spectateur invisible et faisait face au temps qui passe (tout comme le spectateur de cinéma); dans Grass, en revanche, la spectatrice est visible par les autres personnages, communique avec eux et ainsi construit un dedans du film où le personnage est à la fois le sujet et l’objet de projection pour le spectateur. Le sublime visage de Kim Min-hee est le reflet de la vanité qui trace son chemin entre invention et aspiration, entre figure et objet. Et vient révéler le tout-puissant de l’œuvre d’art: le regard de l’artiste en spectateur du monde.

THÉO MICHEL

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