Will Smith vs Will Smith. Retour vers le passé.
Will Smith vs Will Smith. Retour vers le passé.

[REVOLUTION] Devant la caméra d’Ang Lee, c’est l’avenir qui se joue. Ayant adopté un principe de captation unique et novateur (l’Ultra HD en trois dimensions, couplée à un régime de 120 images/seconde, soit cinq fois plus que le cinéma standard), le cinéaste proposait avec le bouleversant Un Jour dans la Vie de Billy Lynn (2016) une expérience visuelle proprement sidérante, un drame intime repoussant les limites d’un certain cinéma hyperréaliste, tout autant qu’il décuplait son pouvoir évocateur. Hélas complètement délaissé par les distributeurs et tout bonnement impossible à projeter dans sa forme optimale, le film n’avait véritablement touché que la presse spécialisée – et quelques spectateurs curieux. Avec ce nouveau projet, film d’action au casting quatre étoiles, Ang Lee entend bien réparer cette injustice et casser la baraque une bonne fois pour toutes. Tourné dans les mêmes conditions, Gemini Man atteint un tel niveau de virtuosité qu’il relègue (presque) Billy Lynn au rang de simple ébauche.

Henry Brogan (Will Smith), tueurs à gages méthodique et as de la gâchette se retrouve, à peine retraité, pourchassé par une organisation paramilitaire dirigée par son ancien mentor (Clive Owen). Ce dernier n’hésite pas à employer les grands moyens pour éliminer sa cible, et envoie «Junior», le clone endoctriné d’Henry (Will Smith encore) faire le sale boulot. Une trame de thriller d’action saupoudrée d’anticipation qui prend, devant l’œil augmenté de la caméra d’Ang Lee, un tout nouveau relief. Par la fluidité d’une image dépourvue de tout flou de mouvement, par la profondeur accrue de la 3D, chaque scène d’action voit son potentiel immersif instantanément décuplé. A ce titre, le film se positionne à l’opposé d’un cinéma contemporain désincarné, dissimulant sous une avalanche de plans une absence de parti-pris. Ang Lee s’épanouit quant à lui dans la longueur du plan, dans la lisibilité d’une grammaire filmique élémentaire, que son procédé miracle transfigure – cf. la course-poursuite à moto, qui laisse sans voix. Photographié avec brio par Dion Beebe (qui contribuait autrefois, avec Collateral, à l’avènement du cinéma numérique), le film regorge de chorégraphies virevoltantes qui ne seront pas sans rappeler les combats dansés de Tigre & Dragon.

Au-delà du grand-spectacle, c’est in fine un nouveau de monde de cinéma dans lequel Ang Lee nous convie, un monde où chaque détail, aussi infime soit-il (le grain d’une peau, l’ondulation de l’eau ou de la flamme, l’éclat de la végétation) suscite une fascination immédiate. Une représentation plus vraie que nature et dont on connaît pourtant la facticité véritable. L’imitation du réel qui écrase le réel lui-même, c’est le paradoxe qui habite le spectateur tout autant que le personnage d’Henry, lorsqu’il se confronte à sa version alternative. Le film multiplie les champ/contre-champ entre Henry et Junior, ou plutôt entre Will Smith et son double rajeuni, l’acteur faisant désormais corps avec le cinéma numérique, son faciès prenant suite aux trucages un caractère étrangement autre. Une remise en question de notre nature profonde, c’est ce qu’Ang Lee souhaitait explorer, comme il l’expliqua durant l’échange qui suivit la projection de presse. Tout ceci reste hélas trop souvent théorique; et si l’émerveillement est indéniable, le scénario-cahier des charges tire quelque peu vers le bas les envolées philosophiques et métaphysiques du cinéaste. Dans le fond, on pourrait même douter que Gemini Man survive (en tant que film à part entière) à la révolution technologique dont il est l’instigateur. Reste toutefois la découverte d’un Septième Art en pleine mutation. Un cinéma si profond et palpable qu’on pourrait presque le toucher du doigt. A.R.

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