Ses nuits sans Kim Wilde. L’été de ses 16 ans, Alexis (Félix Lefebvre, un River Phoenix made in Val-de-Marne à qui on promet un bel avenir) est sauvé du naufrage par David (l’incandescent Benjamin Voisin), 18 ans, déjà galbé comme un père de famille. Sans sommation aucune, les deux complices ne se quittent plus, et notre Félix brûlant de désir découvre autre chose qu’une vie familiale vraiment pas feng shui.

Appelle-moi par ton prénom. 2019 avait fini en trombe, 2020 a commencé en eau de boudin: voilà maintenant six mois qu’on n’a pas ressenti LA grosse attente cinoche qui nous fait frétiller les mirettes. Avec un nouveau film ultra attendu (la première révélation de Titi Frémaux dans sa liste des labels Cannes 2020), François Ozon sera-t-il notre summer savior? Foutons les bande-annonces au feu: qu’elles essaient d’attraper (sans grande subtilité) le chaland par la manche n’a rien de nouveau, qu’elles condensent en un affreux digest l’ensemble des scènes d’un film est franchement monstrueux. Ajoutez-y un virus mondial et des spectateurs UGC tout heureux de pouvoir réserver leur place en passant à la borne (ils vous enquiquineront vaillamment pour vous déloger de votre siège, alors que le taux de remplissage de la salle n’excède pas les 20 %) et vous aurez gagné la partie: les cinéphiles quitteront la salle pour de bon, et la rupture sera officiellement consommée.

Espérons quand même qu’ils aillent voir ce nouveau Ozon, finalement programmé le mardi 14 juillet (jour férié = big money), et qu’on imagine avoir son petit succès malgré le contexte sanitaire. François Ozon est un cinéaste qu’on chérit ici (on ne vous a pas assez dit à quel point on aime Grâce à Dieu et surtout Jeune et Jolie parmi ses films récents). Mais il faut bien reconnaître qu’il s’est fait une spécialité de ne réussir qu’à moitié beaucoup de ses derniers films (Frantz, L’Amant double, Une nouvelle amie…) On pourrait ranger Eté 85 dans cette catégorie. Pour peu qu’on mette de côté une intrigue policière qui ne décolle jamais totalement, le vrai argument du film se situe dans cette romance estivale, que François Ozon a transposé sur la côte normande, c’est-à-dire loin des yachts de la Côte d’Azur, et loin du raffinement très aristocratique de la villa lombarde de Call Me By Your Name. On ne fait évidemment pas le rapprochement au hasard, puisque certains plans, aperçus dès la bande-annonce, semblent quasiment calqués sur ceux de CMBYN. Mais c’est aussi tout le projet du film, véritable patchwork d’une iconographie 80’s disséminée à chaque recoin, que ne pas s’encombrer avec les complexes, et de jouer à fond la carte de l’emprunt et du poster de starinette punaisé au-dessus du lit.

Pas vraiment le genre à s’embarrasser avec les convenances: le film a longtemps été situé à l’été 84 (et c’est même ainsi qu’il a été tourné), avant que Robert Smith en personne ne vienne changer la donne, donnant probablement quelques sueurs froides à l’équipe marketing. Le In Between Days des Cure étant sorti en 1985, Ozon a été tenu de postdater son bébé pour conserver la bande-son… 1985, c’est aussi l’année où le cinéaste découvre le roman d’Aidan Chambers, La Danse du coucou, dont le film est l’adaptation. Certes, le contraste entre la flamboyante Valeria Bruni Tedeschi, tout droit sortie d’un Hollywood des studios, et une Isabelle Nanty vieillie de 20 ans n’est d’ailleurs pas forcément ce que le film réussit de plus subtil… Mais pas de mauvais procès pour ce film qui respire l’outrance par tous ses pores: il est d’abord la parenthèse rêvée pour un jeune homme qui hésite à poursuivre ses études prometteuses faute d’argent, et qui oublie toutes ces vaines considérations dès qu’il goûte au fruit défendu. Si la formule n’évoquait pas une presse estivale cracra, on dirait volontiers qu’il s’agit “d’un été de tous les possibles“… Ce qui explique aussi la malice avec laquelle Ozon fait entrer et sortir ses personnages de façon totalement nonchalante, laissant la linéarité et la rationalité au placard.

Comment ne pas tomber amoureux de cette scène de plage où Ozon introduit Kate (Philippine Velge), british babe qui pratique l’accent de Petula Clark avec une totale intempérance sans que quiconque ne tique? Tout est gonflé aux hormones dans cet Eté 85, et nous sommes plus proches d’un film trip acceptant volontairement le cliché (la parenté avec le teen-movie américain se joue ici) que d’un énième avatar naturaliste. Le filtre déformant de l’amour, sans doute… C’est que, là où Guadagnino est un styliste européen pur jus, Ozon a le regard tourné vers l’Amérique et un cinéma pré-moderne: Eté 85 avance à un rythme ardent qui a quelque chose à voir avec l’image-mouvement, plaisante subtilité quand on sait à quel point le film estival est d’ordinaire celui du temps qui s’arrête en épousant l’horloge désinvolte de personnages s’alanguissant sur une chaise longue. Ce n’est pas un film de flâneur, loin de là: c’est une comédie musicale sans musique (la scène de fête foraine évoque bien plus Grease ou Minnelli que le mentalisme rohmerien) qui fait du film une énième bizarrerie dans la carrière de son réalisateur, plus que jamais décidé à nous empêcher de tourner en rond. Le plus novateur des primitifs. G.R.

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