[PIXELS & DRAGONS] Vingt-deuxième long-métrage produit par les studios Pixar, En Avant de Dan Scanlon (déjà réalisateur de Monstres Academy) n’était attendu par quasiment personne, sans doute victime d’une première bande-annonce peu rassurante et d’une campagne de promotion timide. Contre toute attente, le film est plutôt une bonne surprise, notamment grâce à une utilisation assez pertinente de l’univers réinvesti pour l’occasion. En Avant se situe en effet dans un monde fantaisiste contemporain, où les elfes ont des dragons comme animaux de compagnie, où les licornes fouillent les poubelles des riverains, et où le repère d’une manticore autrefois redoutée par tous est transformé en un restaurant familial chaleureux. Cette fantaisie a la particularité d’être totalement démystifiée, la magie ancestrale ayant été peu à peu abandonnée par ces créatures séduites par le confort matériel. Reliques, bâtons magiques et cartes au trésor cèdent ainsi leur place aux parkings, voitures et autres appareils électroménagers, enterrant progressivement ce passé merveilleux dont certains sont encore nostalgiques. C’est le cas de Barley (doublé par Pio Marmaï dans la VF, par Chris Pratt dans la VO), un elfe adolescent passionné d’histoire et adepte de jeu de rôle, dont la gentillesse et la bienveillance ne sont pas toujours comprises par son petit frère Ian (Thomas Solivérès en VF, Tom Holland en VO), timide et mal dans sa peau. Le jour de ses seize ans, sa mère leur donne à tous les deux une lettre écrite par leur père, décédé alors qu’ils étaient encore très jeunes, dans laquelle il révèle l’existence d’une formule magique leur permettant de le ressusciter pour une seule et unique journée. Malheureusement, le rituel n’a permis qu’à la moitié inférieure de son corps de revenir à la vie. Ian et Barley décident donc de partir en quête, afin de trouver un moyen de reconstituer intégralement leur père avant la fin des vingt-quatre heures qui leurs sont imparties.

Cette histoire est inspirée de la propre vie de Dan Scanlon, qui a également perdu son père alors que son grand frère et lui étaient encore en bas âges. Curieux de faire sa connaissance, le réalisateur compensait tant bien que mal son absence grâce à un enregistrement audio, par dessus lequel il mimait une conversation post-mortem avec le défunt. Cette anecdote donnera lieu à l’une des scènes les plus déchirantes du film, qui traite ainsi des questions du deuil, de la fraternité et de l’émancipation avec une authenticité assez touchante. Ces thèmes sont réunis et incarnés assez judicieusement par la métaphore du jeu de rôle ou RPG (Role Player Game), qui, dans sa version papier, a ceci d’intéressant qu’il donne au joueur les commandes de l’histoire qu’il se raconte, via la sollicitation de son imagination. Le jeu peut même lui donner l’occasion de devenir quelqu’un d’autre (un guerrier, un magicien…), comblant ainsi les frustrations de la vie réelle par les possibilités infinies de la fiction.

Dans le film, l’univers du RPG de fantasy est présent diégétiquement au travers de la passion de Barley pour l’histoire et la magie, mais correspond aussi et surtout au passé endormi du monde qui nous est présenté. Dès lors, l’histoire « ludique » que le joueur se crée dans le RPG devient ici l’histoire concrète et tangible de l’émancipation  de Ian, le personnage principal du film. La fiction n’est donc plus synonyme de fuite du réel, mais au contraire un moyen de s’y affirmer. L’aventure d’En Avant est aussi bien une course contre la montre qu’une aventure intérieure, où le retour au point de départ n’est pas synonyme de surplace existentiel. Grâce à la bienveillance infinie de son grand frère, Ian comprend que toutes leurs aventures n’ont pas été vaines, et qu’il a gagné bien plus qu’un simple rendez-vous avec le père qu’il n’a jamais connu. À ce titre, son scénario est comparable à celui de Mad Max : Fury Road (auquel le film fait explicitement référence), où Max et la bande de Furiosa reviennent également à leur point de départ, transformés par cette course survoltée qui leur a révélé bien plus sur eux-mêmes qu’ils ne pouvaient l’imaginer. En Avant (dont le titre peut désormais avoir plusieurs niveaux de lecture) est donc plus complexe qu’il n’y paraît, même si sa structure assez classique le rend parfois prévisible, sans compter le traitement assez sommaire de tous les personnages autres que Ian et Barley. D’ailleurs, la redécouverte finale de la magie par l’ensemble des protagonistes n’a pu bénéficier d’un développement narratif digne de ce nom, le tout étant expédié assez grossièrement à la suite de l’émancipation final de Ian. En outre, au sortir de l’aboutissement technique qu’était Toy Story 4, Pixar n’a semble-t-il pas souhaité réitérer l’exploit avec ce film-ci, son premier quart-d’heure lorgnant dangereusement du côté de la production Dreamworks du milieu des années 2000. Le film se rattrape ensuite nettement, même s’il utilise parfois l’univers qu’il met en scène comme une excuse pour les quelques facilités techniques et visuelles dont il peut faire preuve. 

Sans doute mineur dans le canon des productions Pixar, En Avant reste une proposition assez intéressante, livrant une interprétation aboutie et réfléchie de la structure narrative du RPG de fantasy, où l’aventure devient la métaphore d’une émancipation personnelle absolument bouleversante.

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